Adam Weishaupt et la révolution française

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Louis Blanc [franc-maçon], dans son Histoire de la Révolution, constate l’existence de ces sanctuaires plus ténébreux que les loges,

« dont les portes ne s’ouvrent à l’adepte qu’après une longue série d’épreuves calculées de manière à constater les progrès de son éducation révolutionnaire, à éprouver la constance de sa foi, à essayer la trempe de son cœur. »

C’est de ces sanctuaires que descendent dans les loges, et « la lumière », et l’impulsion.

Avant 89, ce fut la secte des « Illuminés » qui imprima à la franc-maçonnerie les directions voulues pour que put aboutir le projet de révolutionner la France et l’Europe. Après la Restauration, ce fut à la Haute-Vente qu’échut le rôle de préparer les événements auxquels nous assistons et qui doivent compléter et achever l’œuvre interrompue de la Révolution.

Après les travaux historiques de ces dernières années, dit Mgr Freppel, il n’est plus permis d’ignorer la parfaite identité des formules de 1789 avec les plans élaborés dans la secte des Illuminés.

Barruel a mis en plein jour l’organisation de l’Illuminisme, ses doctrines, l’action qu’il exerça sur la franc-maçonnerie et par elle sur le mouvement révolutionnaire. Pour faire ces révélations, il s’appuie sur des documents, dont il faut d’abord dire l’origine et l’autorité.

Vers l’année 1781, la Cour de Bavière soupçonna l’existence d’une secte qui s’était constituée en ce pays pour se superposer à la franc-maçonnerie. Elle ordonna des recherches, que les sectaires eurent l’art d’écarter ou de rendre inutiles. Cependant, le 22 juin 1784, son Altesse Electorale fit publier dans ses États l’interdiction absolue de

« toute communauté, société et confraternité secrète ou non approuvée par l’Etat. »

Beaucoup de francs-maçons fermèrent leurs loges. Les Illuminés, qui avaient des F.:. à la Cour même, continuèrent à tenir leurs assemblées.

La même année, un professeur de Munich, Babo, dévoila ce qu’il savait de leur existence et de leurs projets dans un livre intitulé Premier avis sur les francs-maçons. Le gouvernement déposa alors Weishaupt de la chaire de Droit qu’il occupait à Ingolstad, non parce qu’on le savait fondateur de l’Illuminisme, ce qui n’était point clair, mais en qualité de « fameux maître des loges. »

« Weishaupt, le plus profond conspirateur qui ait jamais paru »

dit Louis Blanc, plus connu dans les annales de la secte sous le nom de Spartacus, naquit en Bavière vers l’an 1748 [6 février 1748] . Voici le portrait qu’en trace Barruel :

« Athée sans remords, hypocrite profond, sans aucun de ces talents supérieurs qui donnent à la vérité des défenseurs célèbres, mais avec tous ces vices et toute cette ardeur qui donnent à l’impiété, à l’anarchie de grands conspirateurs. Ce désastreux sophiste ne sera connu dans l’histoire que comme le démon, par le mal qu’il a fait et par celui qu’il projetait de faire. Son enfance est obscure, sa jeunesse ignorée ; dans sa vie domestique, un seul trait échappe aux ténèbres dont il s’environne, et ce trait est celui de la dépravation, de la scélératesse consommée (inceste et infanticide avoués dans ses propres écrits.)

Mais c’est plus spécialement comme conspirateur qu’il importe de connaître Weishaupt. Dès que l’œil de la justice le découvre, elle le voit à la tête d’une conspiration, auprès de laquelle toutes celles des clubs de d’Alembert et de Voltaire ne sont que les jeux de l’enfance. »

On ne sait, et il est difficile de constater si Weishaupt eut un maître, ou s’il fut le père des dogmes monstrueux sur lesquels il fonda son école. Une tradition, que Barruel n’a pu contrôler, veut que, vers l’année 1771, un marchand Judlandois, nommé Kolmer, après avoir séjourné en Egypte, se mit à parcourir l’Europe. On lui donne pour disciple le fameux Cagliostro, et l’on affirme qu’il se mit en relation avec Weishaupt. Il peut se faire que Kolmer fût un messager du comité central des sociétés secrètes internationales, ou du Patriarche qui, d’un sanctuaire impénétrable, règle et dirige la guerre faite à la civilisation chrétienne.

Le fin de l’Illuminisme, ce à quoi il devait mener, ne varia jamais dans l’esprit de Weishaupt : plus de religion, plus de société, plus de lois civiles, plus de propriétés, fut toujours le terme fixe de ses complots ; mais il comprenait qu’il était nécessaire de n’y conduire ses adeptes qu’en leur cachant sa pensée dernière. De là des initiations mystérieuses et successives qui occupent une grande partie de l’ouvrage de Barruel.

« Je ne puis, écrivait Weishaupt à Xavier Zwack, employer les hommes tels qu’ils sont : il faut que je les forme ; il faut que chaque classe de mon ordre soit une école d’épreuves pour la suivante. »

Comme son secret, sa pensée dernière pouvait être, un jour ou l’autre, divulguée, il prenait bien garde d’exposer sa personne. Il écrivait à ses confidents

« Vous savez les circonstances où je me trouve. Il faut que je dirige tout par cinq ou six personnes : il faut absolument que je reste inconnu » (Ecrits originaux). « Quand l’objet de ce vœu (le sien), disait-il encore, est une Révolution universelle, il ne saurait éclater sans exposer celui qui l’a conçu à la vindicte publique. C’est dans l’intimité des sociétés secrètes qu’il faut savoir propager l’opinion. »

(T. 1 Lettres à Caton, 11 et 25.)

En même temps, deux professeurs d’humanités à Munich, le prêtre Cosandey et l’abbé Benner, qui, après avoir été les disciples de Weishaupt, s’étaient séparés de lui, reçurent ordre de comparaître devant le tribunal de l’Ordinaire, pour y déclarer, sous serment, ce qu’ils avaient vu chez les Illuminés de contraire aux mœurs et à la religion. On ne savait point alors que ces arrière-loges avaient aussi pour mission de conspirer contre les gouvernements. Barruel a publié leurs dépositions faites le 3 et le 7 avril 1786. Le conseiller aulique Utschneider et l’académicien Grümberger, qui s’étaient retirés de l’ordre, dès qu’ils en avaient connu toute l’horreur, firent également une déposition juridique que Barruel a aussi publiée.

Ces dépositions toutes importantes qu’elles étaient, n’amenèrent point à prendre les mesures qu’elles appelaient, soit que les Illuminés eussent des intelligences au sein même du tribunal, soit que l’éloignement de Weishaupt, fît croire que la secte, étant décapitée, disparaîtrait d’elle-même.

Il fallut, dit Barruel, que le ciel s’en mêlât. Déposé de ses fonctions, Weishaupt s’était réfugié à Ratisbonne, plus ardent que jamais à poursuivre son œuvre. Il avait près de lui un prêtre apostat, nommé Lanz. Au moment où il lui donnait ses instructions, avant de l’envoyer porter en Silésie ses mystérieux et funestes complots, la foudre tomba sur eux et Lanz fut tué aux côtés de Weishaupt.

L’effroi ne laissa pas aux conjurés assez de liberté d’esprit pour soustraire aux yeux de la justice les papiers dont Lanz était chargé. La lecture de ces documents rappela les dépositions de Cosandey, de Benner, d’Utschneider et de Grümberger, et l’on résolut de perquisitionner chez ceux que l’on savait avoir eu des liaisons plus étroites avec Weishaupt.

Le 11 octobre 1786, au moment où Xavier Zwack, conseiller aulique de la régence, — appelé Caton dans la secte, — se croyait à l’abri de toute recherche, des magistrats se transportèrent dans sa maison de Landshut. D’autres firent en même temps une descente au château de Sanderstorf, appartenant au baron de Bassus, — Annibal pour la secte. Ces visites mirent la justice en possession des statuts et des règles, des projets et des discours, en un mot, de tout ce qui constituait les archives des Illuminés. Sur des billets, la plupart écrits en chiffre par Massenhausen, conseiller à Munich, — appelé Ajax par les conjurés, — se trouvaient des recettes pour composer l’Aquatoffana, pour rendre malsain l’air des appartements, etc. La saisie comprit également une collection de cent trente cachets de souverains, de seigneurs, de banquiers, et le secret d’imiter ceux que l’ordre ne pouvait se procurer.

« La conspiration de Weishaupt se montra dans ces documents si monstrueuse, dit Barruel, que l’on pouvait à peine concevoir comment toute la scélératesse humaine avait suffi pour s’y prêter. »

L’Électeur fit déposer les documents saisis dans les archives de l’Etat. Il voulut en même temps avertir les souverains du danger qui les menaçait tous, eux et leurs peuples. Pour cela, il les fit imprimer sous ce titre : ÉCRITS ORIGINAUX DE L’ORDRE ET DE LA SECTE DES ILLUMINÉS chez Ant. François, imprimeur de la cour de Munich, 1787.

La première partie de cet ouvrage contient les écrits découverts à Larishut chez le conseiller de la Régence, sieur Zwack, les 11 et 12 octobre 1786.

La seconde partie contient ceux qui ont été trouvés lors de la visite faite par ordre de son Altesse électorale, au château de Sanderstof.

En tête du premier volume et sur le frontispice du second, se trouve cet avertissement bien digne d’attention :

« Ceux qui auraient quelque doute sur l’authenticité de ce recueil, n’ont qu’à s’annoncer aux Archives secrètes de Munich, où l’on a ordre de leur montrer les pièces originales. »

Dans ces deux volumes, se trouve réuni tout ce qui peut porter à l’évidence la conspiration antichrétienne la plus caractérisée. On y voit les principes, l’objet, les moyens de la secte, les parties essentielles de son code, la correspondance entre les adeptes et leur chef, leurs progrès et leurs espérances. Barruel dans ses Mémoires en reproduit les pièces les plus intéressantes. Chacune des Puissances de l’Europe reçut donc ces documents. Toutes furent ainsi averties authentiquement de la monstrueuse Révolution méditée pour leur perte et celle de toutes les nations. L’excès même de ces complots les leur fit peut-être regarder comme chimériques, jusqu’au moment où éclatèrent les événements qu’ils préparaient.

En Bavière, on mit à prix la tête de Weishaupt ; il se réfugia auprès de son Altesse le duc de Saxe-Gotha. La protection qu’il y trouva, celle dont jouirent dans diverses cours plusieurs de ses adeptes, s’expliquent par le nombre des disciples qu’il avait dans les postes les plus éminents, au rang même des princes.

Barruel donne la liste des personnages qui ont fait partie de la secte des Illuminés depuis sa fondation, 1776, jusqu’à la découverte de ses écrits originaux en 1786. Nous y trouvons les noms propres des conjurés, leurs noms de guerre, leurs résidences, leurs qualités, fonctions et dignités, etc. Nous y relevons ce qui suit à cause de l’intérêt plus particulier qu’il présente.

Dans le monde ecclésiastique : 1 évêque, vice-président du conseil spirituel à Munich, — 1 premier prédicateur — 1 curé, — 1 prêtre, — 1 ecclésiastique, — 2 ministres luthériens.

Dans la noblesse : 1 prince, — 2 ducs, — 2 comtes, — 7 barons.

Dans la magistrature : 1 conseiller aulique de la Régence, — 1 vice-président, — 17 conseillers, — 2 juges, — 1 procureur, — 1 secrétaire des États, — 1 secrétaire d’ambassade, — 1 chancelier, — 1 coadjuteur, et un secrétaire de coadjuteur. — 1 surintendant, — 1 trésorier. — 1 commissaire, — 1 bailli.

Dans l’armée : 1 général, gouverneur d’Ingolstadt, — 1 officier, — 1 capitaine, — 1 major.

Dans l’enseignement : 1 professeur de théologie catholique et 1 professeur de théologie protestante, — 4 professeurs, — 1 instituteur dans une maison princière, — 1 gouverneur des enfants d’un comte, — 1 bibliothécaire. — 1 libraire.

Autres professions : Le médecin de l’Électrice douairière, — un autre médecin, — etc., sans compter, dit Barruel, un nombre prodigieux d’autres adeptes désignés seulement par leurs noms de guerre et dont le vrai nom n’a pas été découvert.

Excepté Weishaupt, qui avait su échapper à ses juges, pas un des conjurés n’avait été condamné en Bavière à des peines plus fortes que l’exil ou une prison passagère, et depuis le Holstein jusqu’à Venise, depuis la Livonie, jusqu’à Strasbourg, pas la moindre recherche n’avait été faite dans leurs loges.

La plupart des adeptes reconnus pour les plus coupables, avaient trouvé bien plus de protection que d’indignation. Aussi, la secte se garda bien d’abandonner la partie. Zwack écrivit :

« Il faut, pour rétablir nos affaires, que, parmi les F.:. échappés à nos revers, quelques-uns des plus habiles prennent la place de nos fondateurs, qu’ils se défassent des mécontents et que, de concert avec de nouveaux élus, ils travaillent à rendre à notre société sa première vigueur. Weishaupt, dans une lettre à Fischer, faisait entendre cette menace contre ceux qui le chassaient d’Ingolstad : « Nous changerons un jour leur joie en pleurs. »

Édifiés sur la valeur des documents que Barruel met en oeuvre dans ses Mémoires, nous pouvons, en toute confiance, pénétrer dans l’antre des Illuminés et nous rendre spectateurs des trames par lesquelles ils préparaient la Révolution.

Weishaupt était, avons-nous dit, professeur à l’Université d’Ingolstad quand il jeta les fondements de l’Illuminisme, le 1er mars 1776. Parmi les étudiants qui suivaient son cours, il choisit Massehausen, qui fut depuis conseiller à Munich et auquel il donna le nom d’Ajax, et Merz qui fut plus tard secrétaire de l’ambassadeur de l’Empire à Copenhague ; il lui donna pour nom de guerre Tibère. Il dit au premier :

« Jésus-Christ a envoyé ses apôtres prêcher dans l’univers. Vous qui êtes mon Pierre, pourquoi vous laisserai-je oisif et tranquille ? Allez donc et prêchez. »

L’année 1776 précède de bien peu celle de la Révolution ; et ce sont là de bien faibles commencements. Mais n’oublions pas que la franc-maçonnerie était organisé depuis plus longtemps et que la secte des Illuminés n’avait qu’à lui donner sa dernière impulsion.

Pas plus de deux ans plus tard, le 13 mars 1778, Weishaupt, dans une lettre adressée à Tibère. Merz se félicitait ainsi du succès de son entreprise :

« J’ai un plaisir extrême à vous apprendre les heureux progrès de mon ordre.. Je vous conjure, mettez donc la main à l’œuvre. Dans cinq ans, vous serez étonné de ce que nous aurons fait. Le plus difficile est surmonté. Vous allez nous voir faire des pas de géant. »

Ce qui lui donnait cette confiance, c’était la facilité qu’il trouvait à séduire des hommes jouissant de la considération publique. A Eichstad, où se trouvait la loge qu’il présidait lui-même, il poussa ses tentatives jusque sur deux chanoines.

Bientôt, il put envoyer des missionnaires dans toute l’Allemagne et toute l’Italie. Nous dirons plus tard comment l’Illuminisme s’introduisit en France.

Du fond de son sanctuaire, il suivait tous ses adeptes et entretenait avec eux des rapports continuels. La correspondance de Voltaire est prodigieuse ; elle n’approche pas de celle de Weishaupt.

Comme Voltaire d’ailleurs, ou plutôt comme d’Alembert, il s’ingéniait à placer ses hommes auprès des princes, à les introduire dans leurs conseils, à les faire pénétrer dans leurs congrès.

« L’histoire aura sans doute un jour à dire avec quel art il sut, au congrès de Rastadt, faire combiner les intérêts de sa secte avec ceux des Puissances et avec ses serments de les détruire toutes. Celui de ses disciples qui le suivit le mieux sous ce rapport ce fut Xavier Zwack : Personne ne sut jamais mieux prendre les airs d’un serviteur zélé pour son prince, pour sa patrie et la société, tout en conspirant contre son prince, sa patrie et la société. »

En différents endroits de son ouvrage, au cours de sa narration, Barruel est amené à parler des hauts personnages que Weishaupt gagna en grand nombre, soit par lui-même, soit par ses affiliés. Il sut faire de ces princes des instruments, des apôtres et les propagateurs d’une conspiration dont ils devaient être les premières victimes.

Mais ce à quoi Weishaupt s’appliqua le plus, ce fut de s’emparer de la direction de la franc-maçonnerie. Dès les premiers jours de la fondation de sa secte, et peut-être même auparavant, il avait compris le parti qu’il tirerait pour ses complots de la multitude des francs-maçons répandus sur les divers points du monde, si jamais il pouvait obtenir leur concours.

En l’année 1777, il s’était fait recevoir à Munich, à la loge appelé de Saint-Théodore. Il avait ainsi qualité pour s’immiscer dans leurs couvents. Ce qu’il avait fait lui-même, il recommandait à ses initiés de le faire également.

« Il avait les secrets de la franc-maçonnerie, observe Barruel, et les francs-maçons n’avaient pas les siens. »

Il savait que lui et eux tendaient au même but, mais se trouvaient placés, sur la route qui y menait, à des points inégalement distants du but. Nous verrons tout cela se reproduire au siècle suivant avec la Haute-Vente. M. Copin-Albancelîi, dans son livre Le pouvoir occulte contre la France, a mis en pleine lumière cette hiérarchie entre les diverses sociétés secrètes, et les supérieures pénétrant par quelques-uns de leurs membres dans les inférieures pour leur imprimer la direction que sans doute elles reçoivent elles-mêmes de plus haut.

Le démon des Révolutions, dit Barruel, servit Weishaupt à souhait pour l’exécution de son dessein. Il lui envoya un baron Hanovrien, nommé Knigge « Philon-Knigge ».

« Qu’on me donne six hommes de cette trempe, dit Weishaupt quand il l’eut connu, et avec eux je change la face de l’univers. »

Ces deux tisons d’enfer se complétaient l’un l’autre. Une occasion unique se présenta pour mettre leurs desseins à exécution.

On était à l’année 1780. Sous la protection et les auspices de son Altesse le prince Ferdinand, duc de Brunswick, une assemblée générale des députés maçonniques venait d’être convoquée à Wilhelmsbad pour l’année suivante.

« Ce n’était pas une société insignifiante, dit Barruel, que celle dont les députés accoururent de toutes les parties du monde. »

Bien des francs-maçons à cette époque croyaient pouvoir porter à trois millions le nombre de leurs initiés ; ceux de la loge La candeur, établie à Paris, se flattaient, dans leur encyclique du 31 mai 1782, d’en trouver un million en France seulement.

« Quel étrange intérêt appelle dans une cour de l’Allemagne, de toutes les parties de l’Europe, du fond même de l’Amérique, de l’Afrique et de l’Asie, les agents, les élus de tant d’hommes, tous unis par le serment d’un secret inviolable sur la nature de leurs associations et sur l’objet de leurs mystères ? quels projets apportaient avec eux les députés d’une association si formidable ? »

La réponse est que la Révolution était décrétée, que l’heure de la Révolution était proche. Dans ce coin de l’Allemagne et par ce convent se trouvait et s’allumait le foyer d’où devait partir l’incendie qui allait ravager l’Europe.

D’autres assemblées de francs-maçons avaient été tenues depuis une vingtaine d’années à Brunswick, à Wiesbaden et en d’autres villes allemandes ; aucune n’avait été aussi générale ; aucune n’avait réuni une telle variété de sectes.

« C’était en quelque sorte, dit Barruel, tous les éléments du chaos maçonnique réunis dans le même centre. »

Les F. – . arrivaient de tous côtés munis de passeports de l’autorité civile. Pendant plus de six mois, ils entrèrent et délibérèrent tranquillement dans leur immense et ténébreuse loge, sans que les magistrats daignassent s’inquiéter de ce qui s’y passait pour eux ou pour leurs peuples. Si les corps religieux, si le corps épiscopal lui-même avaient, en ces jours, tenu une assemblée générale, le souverain eût réclamé le droit d’y envoyer des commissaires ; il les aurait chargés de veiller à ce que, sous prétexte de questions religieuses, il ne se passât rien de contraire aux droits de l’État. Ici, la politique s’en reposa sans doute sur les princes que les maçons comptaient parmi leurs F.-. Elle ne savait pas qu’il n’est pour les adeptes de ce rang que des demi-confidences.

Weishaupt envoya donc à Wilhelmsbad son lieutenant Knigge, dans la pensée et peut-être avec la mission, venue de la direction suprême des sociétés secrètes, qui les avait convoquées, d’entraîner toutes les diverses sectes de la franc-maçonnerie dans le mouvement révolutionnaire.

Le bron Knigge, surnommé Philon, est le plus fameux des Illuminés après l’auteur de la secte. Il se chargea de rédiger et rédigea en effet presque tout le code des Illuminés sous ce titre Véritable illuminé, imprimé à Francfort-sur-le-Mein. Dans un autre ouvrage : Dernier éclaircissement, il donne son histoire, celle de l’illuminisme, de ses conventions avec les chefs de la secte et des travaux qu’il entreprit pour elle.

Knigge jugea plus expédient de se tenir à la porte de l’assemblée, d’en surveiller les démarches et d’y agir par ses confidents plus que par lui-même.

Il se servit surtout de l’adepte Minos, c’est-à-dire du baron Dittfurth, conseiller à la chambre impériale de Wetzlar, qu’il savait rempli de zèle et d’enthousiasme pour l’illuminisme et qu’il avait eu soin de faire mettre au rang des députés.

« Les principales dispositions contenues entre Knigge et Dittfurth, dit Barruel, furent décrétées par le congrès. »

Nous n’entrerons point dans le détail des manœuvres qu’il accomplit pour arriver à son but ; on peut les lire dans le quatrième volume des Mémoires pour servir à l’histoire du Jacobinisme. Il suffira de dire que ce but fut atteint.

« Si je ne craignais pas d’accabler d’étonnement et de douleur les francs-maçons honnêtes, dit Barruel, je les engagerais ici de peser un instant ces paroles : « Tous furent enchantés, tous dans l’enthousiasme ! Élus et Rose-Croix, Frères Templiers, Frères de Zennendorff et Frères de Saint-Jean, chevaliers du soleil et chevaliers Kadosch, philosophes parfaits, tous écoutent, reçoivent avec admiration des oracles de l’Epopte Hiérophante (Knigge) rendant à la clarté primitive leurs antiques mystères, montrant dans leur Hyram leur Mac-Renac, et leur Pierre polie, toute l’histoire de cette liberté et de cette égalité primitives, toute cette morale qui n’est pas autre chose que l’art de se passer de prince, de gouvernement, de religion et de propriété ! »

Un des membres les plus distingués de la noblesse du Dauphiné, le comte de Virieu, qui avait été trompé par les apparences mystiques du système de Saint-Martin, fondateur d’un Illuminisme distinct de celui de Weishaupt, faisait partie de la loge des Chevaliers bienfaisants de Lyon, et avait été, en cette qualité, délégué au congrès de Wilhelmsbad. De retour à Paris, pressé par le comte de Gilliers :

« Je ne vous dirais pas les secrets que j’apporte, dit-il, mais ce que je crois pouvoir vous dire, c’est qu’il se trame une conspiration si bien ourdie et si profonde, qu’il sera bien difficile, et à la religion, et aux gouvernements de ne pas succomber. »

Dans une lettre adressée à la Gazette de France, le 26 février 1909, M. Gustave Bord dit :

« Virieu non seulement n’abandonna pas la Franc-Maçonnerie, mais je puis prouver qu’en 1788, il fit tous ses efforts pour retenir dans la secte le duc d’Haire qui avait donné sa démission. »

Louis Blanc, dans son Histoire de la Révolution, a fort bien caractérisé l’œuvre de Weishaupt :

« Par le seul attrait du mystère, la seule puissance de l’association, soumettre à une même volonté et animer d’un même souffle des milliers d’hommes dans chaque contrée du monde, mais d’abord en Allemagne et en France; faire de ces hommes, au moyen d’une éducation lente et graduée, des êtres entièrement nouveaux ; les rendre obéissants jusqu’au délire, jusqu’à la mort, à des chefs invisibles et ignorés ; avec une légion pareille peser secrètement sur les cœurs envelopper les souverains, diriger à leur insu les gouvernements, et mener l’Europe à ce point que toute superstition (lisez toute religion) fût anéantie, toute monarchie abattue, tout privilège de naissance déclaré injuste, le droit même de propriété aboli : tel fut le plan gigantesque de l’Illuminisme. »

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