Basil Zaharoff, le diable de la guerre 14-18

La commémoration du centenaire du premier conflit mondial n’aura pas servi à grand-chose : la guerre, si impopulaire à domicile, est applaudie ailleurs. Les poilus ne crèvent plus dans les tranchées, mais nos soldats de métier interviennent partout sur ordre de « notre » élite, sans que nous ni notre Assemblée n’ayons voix au

chapitre. Après 100 ans d’incantations contre la guerre, comment un jeune Français de 2015 peut-il s’intéresser à ce conflit préhistorique ?

 

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Bazaroff, qui vend des armes aux deux parties, vu par Hergé…

 

C’est bien simple : on va lui expliquer comment on fabrique une boucherie mondiale, non pas avec le jeu des alliances, cette géopolitique pour les nuls, mais par le business des vendeurs d’armes, et leur influence majeure sur la diplomatie. Escalade d’armement contre diplomatie fraternelle, qui selon vous l’emporta ? Et pour illustrer cette impitoyable lutte de l’ombre, qui déboucha naturellement sur la Grande Guerre, nous avons choisi de vous parler du meilleur marchand d’armes de l’époque, celui qui a porté le commerce de la mort à un niveau jamais atteint, en termes d’efficacité, d’ingéniosité, et de ruse commerciale : Basil Zaharoff, le diable du XIXe siècle. Pas moins. L’attiseur d’antagonismes internationaux numéro un. Les Français le considéraient comme un agent britannique de Lloyd George ; les Anglais l’ont protégé, pour des raisons politiques et donc, commerciales. En 1921 vient la consécration : ce citoyen grec ou russe selon les circonstances, est décoré en Angleterre et en France. Il est alors, probablement, l’homme le plus riche du monde. Satisfait, le vieux boucher se retire alors en son château de Balincourt, pour jouir de ses trésors bien acquis.

 

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Sa petite maison dans la prairie

 

Le premier de la fourragère,
Régiment au fameux renom,
Toi, qu’illustra durant la guerre
La valeur de tes fiers canons,
Gardons pieusement la mémoire
De ceux qui sont morts en tes rangs.
Nous sommes fiers de ton histoire,
Soixante et unième… …en avant !

 

 

Le régiment des diables noirs, le 61e RA, créé en 1910, l’élite de l’artillerie française durant un siècle, à côté du vrai diable de 14-18, c’est de la rigolade. Nous n’allons pas vous traduire la biographie du Zaharoff, accessible en anglais, et qui a été notre base de travail. Plutôt l’histoire de ce précurseur des milliardaires modernes de la commission, « go-between » des premiers lobbies militaro-industriels, qui souffla sur les patriotismes via ses journaux pour envenimer les conflits et emporter d’énormes marchés.

Zaharoff, un homme à biographies variables. Capable de poissonner dans tous les milieux, sous toutes les couvertures. Né chrétien dans le quartier pauvre de Constantinople, le Tatavla, on le retrouve plus tard né dans le quartier chic de Constantinople, le Phanar, au milieu des familles grecques de noblesse multiséculaire. Puis on lui découvre un fils, tout ce qu’il y a de plus juif, en Lituanie : Haim Manelevitsch Sahar. Et une épouse à moitié officielle qui le met dehors en Russie. Avant cela, en 1821, la famille Zacharios, dérivée de Zohar, d’origine 100 % hébraïque, a fui vers la Russie, à cause des pogroms turcs antigrecs de Constantinople. Zohar (ou Sahar) deviendra opportunément Zaharoff en Russie. L’opportunisme, fil rouge dans la vie de Basil : « A new accommodation to the needs of a new moment. » La pression de la nécessité, de la survie immédiate et de l’intérêt. L’intérêt n’étant qu’un corollaire de la survie.

 

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Après le pogrom de Kichinev, le président américain Theodore Roosevelt invective le Tsar Nicolas II, qui opprime ses juifs

 

On retrouve la trace de la famille à Kichinev, au célèbre ghetto juif, en Bessarabie. Puis à Odessa, le grand port de la mer Noire. Et comme les conditions de vie redeviennent favorables, la famille Zohar projette de retourner en Turquie. Dans le quartier pauvre de Constantinople, Tatavla, où naît le petit Basil, selon toute vraisemblance en 1849. Baptisé, il prend alors le nom chrétien de Zacharias. Toujours ce goût de la couverture.

Tatavla, c’est le Moyen Âge : un mélange de marins de toutes races, de putes (qui dit marins dit putes), de sales gosses, de rôdeurs, de mendiants, et d’un tas de métiers de rue plus ou moins légaux. C’est là que Basil passe son enfance, comme quoi la pauvreté, cette excellente formatrice, mène à tout. Une politique de banlieue qui se fait toute seule. Heureusement (ou pas), Iphestidi, une sorte de philanthrope mécène du Phanar, finance les études à l’école anglaise des enfants les plus doués de cette cour des miracles. Sans renvoi d’ascenseur nécessairement pédophile, car il ne faut pas voir le mal partout. Ainsi, Basil, petit boursier avant l’heure, bénéficiera d’une excellente éducation scolaire. Mais il fallait d’abord montrer des capacités hors du commun, car à l’époque, on n’investissait pas sur du vent.

 

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Seule image du quartier de Tatavla

 

Cette éducation de qualité tombée du ciel n’empêche pas Basil, jusqu’à ses 18 ans, de grappiller des piastres en jouant au changeur de monnaie, et autres jobs rémunérateurs. Dans ce business toléré, avec un système de change complexe, on peut se faire 10 à 20 % de commission… en refourguant 10 à 20 % de fausse monnaie ou pièces dévaluées. Basil affirmera plus tard qu’il avait des occupations plus saines, comme pompier volontaire ou guide pour touristes. Justement, les pompiers de Constantinople, dans les quartiers interlopes, doublent leurs revenus en besognes parallèles, du cambriolage au meurtre commissionné ! Aujourd’hui encore, les soldats du feu, relativement mal payés, améliorent l’ordinaire avec des petits boulots (non-criminels). Tatavla c’est le paradis des putes, donc des touristes qui ont de l’argent à perdre. Ça concorde : Basil a tout pour être guide. Guide et pompier… C’est à l’occasion d’un grand incendie à Constantinople que Basil est accusé de vol et de meurtre par un comparse, et qu’il disparaît de la ville pendant cinq ans, avant d’y revenir. Première affaire grave et louche.

En 1873, à 24 ans, on le retrouve à Londres, accusé dans le procès que lui intente son oncle, un homme d’affaires que Basile aurait escroqué. Un agent britannique – drôle d’ange gardien –, témoigne en sa faveur. On tergiverse sur son âge : 22 ou 24 ans ? Soudain, l’oncle abandonne ses charges, et demande une peine plus douce. Les mauvaises langues disent qu’il a subi des pressions. Quelle idée. Sortant de préventive à Londres, notre héros refait surface à Athènes, où il guide à nouveau les étrangers, et s’occupe accessoirement de femmes. Un petit talent de maquereau ? Quasiment polyglotte, l’animal maîtriserait dix langues. Grâce à l’écho de son procès londonien, il entre en contact avec le millionnaire Skuludis, qui deviendra Premier ministre de Grèce. Hélas, la presse athénienne ressort son histoire de meurtre (il se souviendra de l’importance de l’image, et donc de la presse, et donc de son contrôle) : Basil perd ses appuis politiques et son riche protecteur. Basil est alors censé avoir été assassiné en s’échappant d’une prison grecque. Sauf que son corps ne correspond pas. En Orient, tout est nébuleux, et les années n’arrangent rien.

 

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La fin du XIXe siècle à Constantinople
(Istanbul après 1930)

 

« Demandez à Skuludis de recommander quelqu’un »

 

C’est là que le Destin lui tend la main, sous la forme d’une proposition d’un capitaine suédois qui représente les intérêts de Nordenfelt, une firme d’armement : il s’agit de vendre des munitions aux Balkans, pendant l’interminable guerre qui les agite. Pourquoi Basil, qui a un passé douteux ? Justement parce qu’il a un passé douteux : jeune, sportif, beau parleur, peu scrupuleux, aventurier… le profil parfait. Après une enquête bâclée sur son passé, Basil obtient le job, et devient « agent pour tous les Balkans », vendeur de munitions. Là encore, curieusement, il entre en relations avec la maison mère anglaise (Vickers), qui comme pas mal de grandes firmes européennes veut pousser le gouvernement turc à s’équiper en artillerie. Nous sommes le 14 octobre 1877. Les Russes, qui ont donné la liberté aux Balkans, juste pour élargir leur ouverture marine sur la mer Noire, veulent Constantinople. Les Anglais se rapprochent des Turcs pour garder leur mainmise sur le Bosphore ; ainsi, tout le monde s’arme, et réarme pour vingt ans. Basil vend de la munition au meilleur moment. L’agent de Nordenfelt pour la région n’est plus n’importe qui. Et ne l’était pas forcément avant. Les budgets de guerre sont votés, comme celui de la Grèce en 1878. La menace bulgare en 1885 augmente encore ce budget, consacré à l’armée et à la marine grecques.

 

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Le sous-marin Nordenfelt II vendu à la Turquie, réputé pour sa corrosion…

 

Pour notre homme, c’est l’explosion… des commissions. Le produit phare de la firme n’est pas le fusil automatique, mais le sous-marin. C’est là que Basil réalise son premier gros coup, sa première arnaque grand format. Il fait appel à son patriotisme grec pour proposer au gouvernement grec, à prix d’ami, un submersible. Puis, le contrat en poche, il va voir la maison d’en face, la Turquie, pour dénoncer l’achat grec. Après tout, il est aussi turc et patriote. Et il leur en vend deux. Les Russes découvrent la menace turque, et là, les commandes cavalent toute seules. Basil invente le patriotisme commercial à géométrie variable avec principe de vente à des opposants, doublant les commandes et le marché.

Et même quand il représente une mitrailleuse inférieure à la concurrence (Nordenfelt contre la puissante Maxim, la fameuse MG, Maschinengewehr, ou Maxim Gun), il est capable de soudoyer des fabricants anglais pour que les tests chez les Autrichiens de son concurrent se révèlent foireux… avec une machine pourtant meilleure. Finalement, après une entrevue secrète, les deux firmes concurrentes fusionnent, proposant la meilleure mitrailleuse avec le meilleur vendeur. Une combinaison qui va rendre Basil riche, très riche. Toute la Terre voudra cette « machine gun » précise, incroyable de précision et de vélocité, à plus de 600 coups par minute. L’inventeur de l’arme sera certes correctement indemnisé, mais ne touchera pas les fameuses commissions sur chaque vente.

 

 

Basil grenouille en Russie, à Saint-Pétersbourg, où il séduit la danseuse d’un grand duc… à la tête de l’artillerie russe, un décideur très difficile à approcher. Il n’y a pas de voie impénétrable, de petit moyen. Une fois bien lesté de cash, notre homme commence à acheter les ministres qui ont la main sur les commandes d’État. La presse dit qu’il séduit, en vérité il achète tout le monde. C’est l’argent qui séduit, ouvre les portes, les bouches, et le reste. Il offre deux yachts à un amiral fraîchement nommé, réputé incorruptible, mais amateur de bateaux. À 40 ans, Basil a ses entrées à la cour du tsar, loge dans les grands hôtels européens, et finit par atterrir à Paris, dans le triangle d’or du VIIIe. Dans les années 1890, sa fortune est évaluée à 500 000 pounds, et ce petit malin change doucement mais sûrement son ingénieur de patron Thorsten Nordenfelt en associé… minoritaire. En 1988, la banque Rothschild et la grande société d’armement britannique Vickers font pression sur Nordenfelt, inventeur de la mitrailleuse et du sous-marin du même nom, pour fonder la Maxim Nordenfelt Guns and Ammunition Company, et l’éloignent de la décision. Où l’on voit apparaître l’ombre de Rothschild sur l’échiquier de l’armement à la fin du XIXe siècle.

 

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La MG de Hiram Maxim fera plus de morts pendant le conflit russo-japonais de 1905 que la bombe atomique 40 ans plus tard

 

Les armes veulent la guerre, et la guerre veut des armes

 

Dans le train qui l’emmène en Espagne pour une grosse négociation, Basil rencontre une femme de la haute, qui le transforme. Et transforme ses commandes par la même occasion : elles passent à 30 millions de livres sterling. Le nouveau Basil couvre désormais l’Espagne, le Portugal, puis l’Amérique du Sud. Son empire s’étend. Hergé s’en inspirera dans L’Oreille cassée, suite à la lecture d’un numéro du Crapouillot, « Les maîtres du monde ». La guerre du Chaco, dite des nitrates, avec Grande-Bretagne et États-Unis derrière les belligérants chiliens, boliviens, et péruviens, et indirectement argentins, accroît sa fortune. Il devient paradoxalement l’homme de la paix entre Argentins et Chiliens. C’est alors que ces deux pays lui commandent des armes. Pour reprendre leurs hostilités cinq mois et 16 000 morts plus tard.

À ce stade de la compétition, émergent les cinq principes du système Zaharoff.

1. Préparation : cibler les décideurs, leurs besoins et leurs faiblesses (sexe, jeu, argent), pour lever les obstacles et déclencher les commandes. Parallèlement, espionner les concurrents, et neutraliser leurs actions en cours.

2. Corruption : ne pas hésiter à arroser ministres et officiers supérieurs. À l’image de l’amiral du Japon, grand dévoreur de cadeaux.

3. Escalade : c’est l’as des opérations bilatérales. Lors de la guerre russo-nippone de 1905, les deux parties sont armées par Zaharoff. Certes, il ne crée pas les conflits, mais les envenime pour les changer en or.

4. Contournement de l’armement national : profiter de ses contacts internationaux pour effectuer des joint-ventures entre maison-mère et entreprises nationales (cas de la fabrication du canon italien). Pour pénétrer le marché français de l’armement, réputé inviolable, et dominé par Schneider-Creusot, Zaharoff grignotera des parts dans la banque de l’Union parisienne, propriété conjointe de l’industrie lourde française et de la holding Creusot.

5. Incitation : en faisant crédit, avec paiement reporté après victoire. Mais paiement verrouillés : les perdants seront endettés et enchaînés. Et poussés à reprendre le conflit pour gagner, et rembourser.

 

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Morituri te salutant, Basil !

 

Le plus habile, ce sont les informations refilées aux journaux, qui sont dans sa poche, pour faire monter les craintes nationales, dans l’opinion et les assemblées. Application parfaite en 1907 entre la France et l’Allemagne à propos des mitrailleuses : premier coup de pression via la presse française, qui chante ses commandes de mitrailleuses, annonce qui alarme l’Assemblée allemande, qui vote sur le champ les crédits pour équiper son armée en artillerie légère. D’où la nécessité, quand on vend des armes, de posséder la presse. On le voit avec Dassault et les guerres françaises. Les Anglais appellent ça le « no guns without editors ».

Pour développer un armement 100 % français, Zaharoff doit posséder un journal, et d’abord, devenir français. Notre caméléon, en 1906, sera français et allemand. Associé à Loewe-Gontard (fabricant du Parabellum, qui portera bien son nom, et du Mauser) en Allemagne et Schneider-Creusot en France. La structure de la stratégie commerciale d’une opération bilatérale est en place. Elle portera tous ses fruits sept ans plus tard. En attendant, Basil prend des parts dans la grande société française, pénètre notre pays, devient mécène (il offre des maisons à ces pauvres marins), et cette belle âme est élevée logiquement au rang de chevalier de la Légion d’honneur. Cela lui permet, en tant que citoyen français, de s’acheter Les Quotidiens illustrés, devenant rapidement éditeur du journal politique Excelsior, sorti en novembre 1910 (et disparu en juin… 1940). Le Figaro version Dassault de l’époque. Il s’en débarrassera en 1920, n’ayant plus besoin d’être français, si l’on peut dire, la grande braderie de la grande boucherie étant passée. Notez que Zaharoff n’apparaît pas dans l’article sur Excelsior de Wikipédia. Preuve d’une approche en douceur et sous couverture efficace.

 

 

Si l’argent n’a pas d’odeur, les armes n’ont pas de patrie

 

Le déclencheur du bras de fer franco-allemand ? Fin janvier 2014, les usines russes Putiloff, qui ont adopté le modèle d’artillerie légère français sorti des usines Creusot, avec l’aide de techniciens français, sont rachetées par Krupp (en fait de rachat, une augmentation de capital avec l’aide de la Deutsche Bank), qui fait dans l’armement lourd. Car cela signifie que les Allemands possèdent désormais les secrets de fabrication des canons français. Casus belli. En fait de secret, le canon de 75 (mm) n’en est pas un : les Français l’ont aussi vendu à l’Italie, qui fait pourtant partie de la Triple Alliance, ainsi qu’à la Bulgarie. Mais les journaux n’en ont cure : la France est visée, l’honneur national est en jeu. Une publication communiste internationale révèle que derrière la préparation de la guerre germano-franco-russe, se cache une sorte de pacte de non agression entre Krupp et Creusot. Les deux firmes profitant des tensions internationales entre les nations, chauffées à blanc par leurs journaux respectifs.

Bien avant le déclenchement quasi-fatal de la guerre d’août 1914 (à l’époque personne ne mise un kopeck sur une guerre mondiale, et encore moins de quatre ans), les grandes sociétés d’armement anglaise, française et allemande se font une drôle de guerre, adossées à leurs financiers respectifs : Vickers/Rothschild contre Creusot/Société Générale contre Krupp/Deutsche Bank. Les Russes, dans leur escalade militaire défensive, achètent en quelques mois pour 69 millions de roubles aux Allemands, 67 à l’Angleterre et 57 aux Français.

 

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Fabrique de pièces d’artillerie, usine Krupp (1915)

 

Côté français, ce sont les petits épargnants, avec les fameux emprunts russes de papier – lancés par le tsar de 1882 à 1906, le dernier pour boucher le trou dû à la défaite face au Japon –, qui financeront les armes vendues à crédit par Creusot à la Russie en 1905, comme nous finançons aujourd’hui le Rafale, qui aura coûté plus de 40 milliards d’euros (avant de le vendre à l’Égypte, à l’Inde, et peut-être au Qatar). La presse servira à conditionner les petits porteurs en survendant la validité des emprunts, avec lesquels les bolcheviques se torcheront en 1917.

Le Crapouillot, dans son dossier sur « Les marchands de canons », révèlera, en 1912 :

« Pendant la guerre des Balkans, Zaharoff a armé les deux parties ; il a supporté la Grèce contre la Turquie, la Turquie contre la Serbie, et un an plus tard, la Serbie contre l’Autriche. »

Des armes pour vendre la guerre, et la guerre pour vendre des armes

 

 

Les grands vainqueurs de la guerre qui n’a pas encore commencé sont ces entreprises et leurs cerveaux : Eugène II Schneider pour Creusot, Friedrich Alfred Krupp pour Krupp AG, Basil Zaharoff pour (entre autres) Vickers, avec des intérêts croisés et décroisés. Fin 1916, Krupp fait travailler 82 000 ouvriers (et 190 000 en 1939, mais c’est une autre histoire). Tous ont joué la guerre contre la paix, intensifié les menaces, mis dans leurs poches les gouvernements, soit par la corruption soit par des liaisons directes, manipulé l’opinion à travers la presse qu’ils ont achetée avec de la petite monnaie, et dirigé ainsi inéluctablement des peuples aveuglés vers le grand brasier. La révolution industrielle dans le domaine métallurgique permettant de penser des armes encore plus puissantes (dont l’atroce mitrailleuse, cette découpeuse d’infanterie), destructrices et chères. C’est dans la nature des fabricants d’armes de vouloir la guerre, comme c’est dans la nature du scorpion de piquer.

 

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Le 29 avril 1868, Krupp, qui pense affaires avant de penser patriotisme, envoie une lettre à Napoléon III, qui l’éconduira poliment. Deux ans plus tard, le canon Krupp fera la différence, grâce à sa cadence de tir, sa portée et sa précision, sur la batterie française. Belligérants et observateurs n’oublieront pas cette leçon.

 

Le jour de l’assassinat de Jaurès, le 31 juillet 1914, Zaharoff est élevé au rang d’officier de la Légion d’honneur. Pour « services exceptionnels ». Il a notamment surarmé, à travers ses intérêts dans Creusot (alors qu’il travaille officiellement pour Vickers) et avec du crédit français, la Turquie, ennemie de la France par le jeu des alliances… En 1914, Zaharoff contrôle de fait la firme Creusot, les aciéries d’Henécourt, et la Chatillon-commanderie avec un capital de 320 millions de marks ; il possède aussi des jetons dans la compagnie Le Nickel, qui tient les mines de Nouvelle-Calédonie (on comprend mieux pourquoi en 1988 le RPR, lors de la première cohabitation, ne voulait pas la lâcher), société stratégique rachetée par… Rothschild. Le nickel, fondamental dans les obus et pièces d’artillerie par son alliage avec le chrome, et résistant aux températures extrêmes grâce à ses propriétés anticorrosives. C’est dans le domaine de la propulsion (aéronautique, balistique) que les alliages nickel-fer-cobalt montrent toute leur valeur.

Zaharoff, officiellement agent commercial de Vickers, dont il deviendra PDG, possède des usines en Turquie et en Russie, et parmi les propriétaires de parts de la société Vickers, on retrouve toute la haute société britannique : 4 ducs et marquises, 50 vicomtes et barons, 20 chevaliers, 3 membres du parlement, 21 officiers et 6 journalistes ! Outre-manche, les passerelles entre ministères et sociétés d’armement foisonnent. En France, deux amiraux travaillent pour Creusot, dont le frère Clemenceau. Idem en Russie. Illustration du lobby militaro-industriel dans toute sa splendeur : les gouvernements ne sont que les représentants ou des émanations de ce puissant lobby. Le masque démocratique… Ce qui en dit long sur la souveraineté des diplomaties nationales.

 

 

Dans les principales sociétés d’armement, on retrouve soit le même noyau dur, soit des noyaux durs interconnectés. Avec des morceaux de Zaharoff partout. Mieux, dans la société française qui fabrique des torpilles, les actionnaires, en plus de l’inévitable Zaharoff, sont un ministre anglais, l’épouse d’un ministre allemand, un vice-amiral français… et la belle-fille de Bismarck !

Confusion totale des intérêts d’une caste suprahumaine ou cynisme intergalactique ? Seule réponse logique : les profiteurs de guerre n’ont pas de frontières. Mais tout cela serait impossible sans le soutien des grandes banques d’affaires du type Rothschild et Cassel. Rothschild, tout le monde connaît ; Cassel, un peu moins : juif ashkénaze, devenu protestant (lui aussi) et très proche du roi d’Angleterre Édouard VII, ainsi que de Winston Churchill. Comme Zaharoff, décoré dans toute l’Europe, il arrosera la société britannique de ses générosités philanthropiques (hôpitaux, écoles). Hors caméras, il était plutôt attiré par l’industrie lourde. Un ami de l’humanité. Dans le genre adaptation darwinienne, saluons la mémoire de Hiram (un prénom à la fois hébraïque et maçonnique) Maxim, l’inventeur de la mitrailleuse moderne, à l’origine des grands massacres du XXe siècle. Soupçonné d’être juif par la police russe, le Tsar s’avérant très intéressé par sa Maxim à 666 coups minute (authentique), il se déclarera, sur-le-champ, protestant !

 

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En 4 ans de conflit, la société de Basil aura vendu 4 cuirassés, 3 croiseurs, 53 sous-marins, 62 bateaux légers, 3 croiseurs auxiliaires, 2328 canons lourds, 100 000 mitrailleuses, et 5500 avions (on ne compte pas les fusils et pistolets)

 

Quant à notre Basil, qui consacra le basculement du centre de gravité de l’activité humaine des inventeurs vers les vendeurs, des fabricants vers les marchands, des industriels vers les intermédiaires, il goûtera dans son château de France une retraite bien méritée, qu’aucun des 4 266 000 Français blessés, amputés et gueules cassées n’ira déranger, les 1 397 000 morts troublant encore moins le sommeil du Juste.

 

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