« Carlos », Bolivar et les juifs

On ne peut comprendre l’envergure d’Ilich Ramirez dit Carlos que sur le fond de l’ambition continentale bolivarienne sur plusieurs générations. Lui-même, d’aspect  très européen, a bel et bien une arrière-grand-mère indienne. La famille est très étendue, c’est tout un clan qui déborde sur la Colombie, un clan dont les opinions sont variées, mais où on ne triche pas avec la dignité et le sens de l’honneur. Sa mère est catholique, et se sépare de son père, mais c’est de concert qu’ils envoient leurs trois garçons se former en Europe, d’abord en Angleterre.

Ilich va reprendre le projet bolivarien là où l’on a besoin de lui. Fidel Castro le Cubain et Ernesto Che Guevara l’Argentin ont repris le combat pour unifier l’Amérique latine dans la résistance à l’impérialisme US. Il va ouvrir un autre front militaire aux côtés des Palestiniens. Il a découvert un abcès purulent dans la bonne conscience et l’arrogance de l’Occident néo-colonial : le terrorisme israélien, qui ne recule devant aucune cruauté, aucun mensonge, aucune effronterie. La répression qui s’abat sur l’organisation palestinienne Septembre noir après la prise d’otages de Munich en 1972 provoque son indignation décisive, dit-il. En tout cas, il va inventer un style d’actions éclatantes moins meurtrières et plus productives dès son entrée en scène après cet épisode.

Les mouvements révolutionnaires de l’Amérique latine n’ont jamais été antisémites, les noms de famille ashkénazes y sont courants, les juifs fuyant l’Europe avaient créé les premiers syndicats, et développé au départ une presse en yiddisch ; à la génération suivante, le brassage s’était fait sans heurt, avec les créoles et fils d’Espagnols majoritaires ; les dirigeants communistes étaient souvent d’origine juive, mais cela ne créait aucun clivage, dans la mesure où, en dehors des Amérindiens, tout le monde « descend du bateau », comme disent les Argentins, chacun se sait descendant plus ou moins proche d’immigrés venus d’Europe ou d’Afrique, et définitivement attaché à ses racines locales immédiates.

C’est seulement aux Etats-Unis que le plus grand penseur de la souveraineté latino-américaine à la fin du 19° siècle, le Cubain José Martí, avait découvert l’existence d’une communauté juive suivant d’autres normes éthiques que le reste de la population. Mais, l’affaire Dreyfus survenant, et ses péripéties étant entièrement interprétées selon le prisme judaïsant des médias nord-américains comme européens, José Martí avait choisi sans hésiter de s’en tenir à la devise de Victor Hugo : «Tous les hommes sont l’homme ». D’autant plus que son avocat et ami juif Horacio Rubens lui avait rendu d’inestimables services : il avait réussi à faire restituer à José Martí la goélette « La Fernandina » (avec son chargement d’armes) qu’il avait affrétée pour un débarquement dans l’île devant déclencher l’insurrection générale contre l’Espagne, et qui lui avait été confisquée à la suite d’une délation, juste avant le départ.

Pour simplifier, la tradition révolutionnaire du XIX° siècle avait exclu la possibilité du moindre antisémitisme en Amérique latine. Les immigrants juifs, refoulés par les US avant et pendant la seconde Guerre mondiale, avaient trouvé refuge massivement en Argentine, mais aussi dans chaque pays d’Amérique latine, souvent après une escale à Cuba, alors que leur projet était de s’installer à New York, l’Eldorado dont ils rêvaient. Et les juifs constituaient une communauté prospère en Amérique latine depuis les premières expéditions de Christophe Colomb, malgré les efforts répétés de la Couronne espagnole pour les empêcher de s’installer dans ses colonies. Les publications juives d’Amérique latine se flattent en particulier du fait que les juifs de Curaçao étaient les responsables du boom sucrier dans chaque pays ; c’était aussi  l’activité qui requérait l’importation massive d’esclaves africains et leur traitement inhumain. En 1947, le Venezuela est un des premiers pays à voter pour la création de l’Etat d’Israël à l’ONU. Mais il s’agissait d’une création frauduleuse, avec l’achat du vote de plusieurs dirigeants latino-américains.

C’est la guerre des Six Jours qui réveilla le communautarisme juif en Amérique latine, sous la bannière sioniste, avec des conduites relevant de la double allégeance dans les milieux dirigeants. Il ne s’agissait plus de l’antagonisme entre valets de l’impérialisme à chasser du pouvoir d’un côté, et représentants des prolétaires de l’autre. Tout devenait beaucoup plus compliqué.

Bientôt, des conflits inextricables allaient surgir. Dans les années 1970, les militaires au pouvoir en Argentine, par exemple, achètent des armes en Israël, puis les utilisent pour mater les mouvements insurrectionnels urbains, généralement animés par des étudiants juifs. Le journaliste Jacobo Timmerman, séquestré en 1977 par les militaires, est sauvé in extremis par l’ambassade d’Israël, grâce à une mobilisation internationale, et se réfugie à Tel Aviv. Héros acclamé par la gauche argentine, il découvre bientôt les dessous du sionisme, et souffre cruellement de ses contradictions. Mais c’est seulement dans les années 1990 que l’envergure des mensonges sur lesquels on a prétendu légitimer la création de l’Etat d’Israël commence à être dévoilée, grâce à internet. L’Argentin Norberto Ceresole, proche du prestigieux général Perón et de sa veuve, puis conseiller de plusieurs gouvernements, fera découvrir tout ce continent noir à Hugo Chávez, puis sera le premier à percevoir les manigances israéliennes dans l’attentat contre le centre communautaire juif de Buenos Aires AMIA en 1994, dont Israël fit accuser l’Iran en dépit des évidences, tout en empêchant toute enquête sur le terrain, et en installant de fausses preuves sur les lieux du crime.[1] Ceresole publia le résultat de ses recherches, y compris sur le pouvoir juif aux Etats Unis. Il meurt foudroyé par des troubles digestifs en 2003.

Bien avant cela, tandis que la jeunesse latino-américaine la plus ardente se précipite dans des actions clandestines et armées pour combattre l’impérialisme US, mais contribue à exacerber dans chaque pays la répression et sème des rancunes durables propres à toute guerre civile, CARLOS était sorti  de l’impasse en choisissant un autre terrain d’opérations, où les choses sont beaucoup plus claires : le Proche-Orient ; en latino-américain, en héritier de Bolívar, il a le recul nécessaire pour imaginer des actions d’une envergure complètement inédites. […]

Maria Poumier

(Extrait de Carlos, un combattant contre l’Empire,éd. kontrekulture)

[1] Voir le documentaire AMIA REPETITA https://youtu.be/YfI5pcXAbaE

Photo: Le 18 juillet 1994, l’explosion dans la capitale argentine d’une bombe devant le siège de la mutuelle juive AMIA avait fait 85 morts et des centaines de blessés.

source:http://plumenclume.org/blog/318-carlos-bolivar-et-les-juifs

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