Des archives de la CIA prouvent que l’Amérique a aidé Saddam pendant qu’il gazait l’Iran

Les États-Unis savaient que Hussein perpétrait certaines des pires attaques chimiques de l’histoire – et lui ont quand même donné un coup de main.

Note de la rédaction : Ce jour-là, en 1980, l’Irak envahit l’Iran dans ce qui fut soi-disant une tentative de contrôler la voie navigable Shatt al-Arab. En réalité, il s’agissait d’une tentative des Américains de jouer leur carte Saddam pour détruire la République islamique d’Iran nouvellement fondée, qui avait remplacé le régime brutal du Shah un an auparavant

La révolution iranienne avait complètement ruiné les forces armées du pays, des milliers d’officiers avaient été purgés, y compris la quasi-totalité des pilotes de l’armée de l’air et, pour empirer les choses, le pays était sous embargo sur les armes : il ne pouvait donc ni se procurer des armes ni approvisionner ses propres forces armées.

Cela signifiait que l’armée irakienne, bien armée et bien entraînée, était censée conquérir l’Iran dans un fauteuil ; cependant, les choses ne se passèrent pas comme prévu car les Iraniens se rallièrent à la cause et démontrèrent une résistance d’une incroyable ténacité. Des officiers de l’armée de l’air mis à pieds reprirent du service pour piloter les avions de combat iraniens encore disponibles ; des millions de volontaires rejoignirent l’armée et les milices islamiques ; la nation se rallia massivement aux efforts militaires et ils arrêtèrent net l’armée de Saddam – alors qu’elle n’avait atteint que les zones frontalières, sans parvenir à pénétrer  le territoire iranien de manière significative.

La guerre traîna en longueur, chaque jour de plus en plus sanglante ; l’Irak jeta tout ce qu’il avait dans la bataille, et encore bien plus, grâce aux moyens fournis par les États-Unis. Les masses iraniennes furent gravement touchées, des millions de personnes trouvèrent la mort, sans que l’Irak n’en tire d’avantages militaires significatifs ; face aux masses d’Iraniens fanatiques et très motivées, Saddam eut recours à une arme de destruction massive : le gaz poison, pour tenter de neutraliser les troupes iraniennes en gazant et tuant en masse les formations de fantassins de ce pays.

Les États-Unis étaient responsables de l’approvisionnement en armes chimiques dont Saddam avait besoin, ce qui est d’une grande ironie aujourd’hui car, une fois de plus, nous voyons les États-Unis et leurs alliés impliqués dans la fourniture d’armes chimiques aux forces d’opposition en Syrie : l’histoire se répète donc, nous rappelant combien est vraie l’affirmation selon laquelle ceux qui ignorent les erreurs de l’histoire sont voués à les répéter… Ian.]

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Les dossiers de la CIA prouvent que l’Amérique a aidé Saddam pendant qu’il gazait l’Iran

Le gouvernement américain envisage peut-être une action militaire en réponse à des frappes chimiques près de Damas. Or, du temps de la génération précédente, les milieux militaires et du renseignement américains étaient au courant d’une série d’attaques au gaz neurotoxique beaucoup plus dévastatrices que tout ce que la Syrie a connu – et ils n’ont rien fait pour y mettre un terme, a appris Foreign Policy.

En 1988, vers la fin de la guerre irano-irakienne, les États-Unis virent par imagerie satellitaire que l’Iran était sur le point d’acquérir un avantage stratégique majeur en exploitant une faille dans les systèmes de défenses irakiens. Les services de renseignement américains ont communiqué à l’Irak l’emplacement des troupes iraniennes, sachant pertinemment que l’armée d’Hussein attaquerait avec des armes chimiques – dont le sarin, agent neurotoxique mortel.

Ces renseignements comprenaient des images et des cartes sur les mouvements des troupes de l’Iran, ainsi que l’emplacement de ses installations logistiques et des détails sur la défense aérienne iranienne. Début 1988, les Irakiens utilisèrent du gaz moutarde et du sarin préalablement à quatre offensives majeures, qui s’appuyaient sur cette imagerie satellitaire, ces cartes, entre autres données fournies par le renseignement américain. Ces attaques ont contribué à faire pencher la guerre en faveur de l’Irak et à contraindre l’Iran à s’asseoir à la table des négociations. Elles ont en outre assuré le succès de la politique de longue date de l’administration Reagan, visant à assurer une victoire irakienne. Cependant, ce fut aussi la dernière d’une série de frappes chimiques remontant à plusieurs années – connues de l’administration Reagan, qui n’en a rien dit.

Les responsables américains ont toujours nié avoir acquiescé aux attaques chimiques irakiennes, soutenant que le gouvernement de M. Hussein n’avait jamais annoncé son intention d’en utiliser. Toutefois, le colonel à la retraite Rick Francona, attaché militaire à Bagdad pendant les frappes de 1988, donne une toute autre version des faits.

« Les Irakiens ne nous ont jamais indiqué leur intention d’utiliser du gaz neurotoxique. Ce n’était pas nécessaire : nous le savions déjà « , a-t-il confié à Foreign Policy.

Selon des documents récemment déclassifiés de la CIA et des entrevues avec d’anciens responsables du renseignement, comme Francona, les États-Unis avaient, dès 1983, des preuves tangibles d’attaques chimiques en Irak. À l’époque, l’Iran alléguait publiquement que des attaques chimiques illégales avaient été menées contre ses forces et Téhéran se préparait à présenter un dossier aux Nations Unies. Mais il n’avait pas les preuves de l’implication de l’Irak, dont un grand nombre se trouvait dans des rapports et mémorandums top secrets envoyés aux plus hauts responsables du renseignement et du gouvernement des États-Unis. La CIA n’a pas souhaité s’exprimer sur la question.

Contrairement au débat déchirant d’aujourd’hui autour de l’opportunité d’une intervention américaine pour mettre fin aux prétendues attaques à l’arme chimique par le gouvernement syrien, les États-Unis s’en sont tenus, il y a trois décennies, à un calcul d’une monstrueuse froideur devant l’utilisation généralisée par Hussein d’armes chimiques contre ses ennemis et son propre peuple.

L’administration Reagan a décidé qu’il valait mieux laisser les attaques se poursuivre si elles pouvaient inverser le cours de la guerre. Et même si l’opinion publique venait à en avoir connaissance, la CIA a parié qu’indignation et condamnation internationales seraient vite étouffées.

Dans ces documents, la CIA a déclaré que l’Iran risquait de ne pas découvrir de preuves convaincantes de l’utilisation des armes – alors même que l’agence en possédait. En outre, l’agence a noté que l’Union Soviétique avait déjà utilisé des agents chimiques en Afghanistan, ce qui ne lui avait valu que peu de répercussions.

Il a déjà été rapporté que les États-Unis avaient fourni des renseignements tactiques à l’Irak alors même que des responsables soupçonnaient Saddam Hussein de vouloir utiliser des armes chimiques. Mais les documents de la CIA – qui passaient presque inaperçus, perdus dans une pléthore de matériel déclassifié aux Archives nationales de College Park, au Maryland, combinés à des interviews exclusives d’anciens responsables des services de renseignement – révèlent de nouveaux détails sur la profondeur de ce que savaient les Américains : ils connaissaient les dates auxquelles l’Irak avait employé les agents mortels et de quelle manière. Ils montrent que de hauts responsables américains étaient régulièrement informés de l’ampleur des attaques aux gaz neurotoxiques. Cela  revient à une reconnaissance américaine officielle de complicité dans certaines des attaques d’armes chimiques – parmi les plus horribles jamais lancées.

Les hauts responsables de la CIA, dont le directeur du renseignement central, William J. Casey, un ami proche du président Ronald Reagan, avaient été informés de l’emplacement des usines d’assemblage d’armes chimiques irakiennes; que l’Irak essayait désespérément de fabriquer suffisamment d’agents moutarde pour répondre à la demande de ses forces en première ligne ; que l’Irak s’apprêtait à acheter du matériel à l’Italie pour accélérer la production de cartouches et de bombes d’artillerie chargées de produits chimiques; et que l’Irak pourrait également utiliser des agents neurotoxiques sur les troupes iraniennes, voire sur les civils.

Les autorités ont également été prévenues que l’Iran pourrait exercer des  représailles contre les intérêts américains au Moyen-Orient, dont des attaques terroristes, s’il pensait que les États-Unis étaient complices de la campagne de guerre chimique en Irak.

« Alors que les attaques irakiennes se poursuivent, il devient de plus en plus probable que les forces iraniennes sont en passe d’acquérir un obus contenant un agent moutarde avec des marques irakiennes », a rapporté la CIA dans un document top secret en novembre 1983. « Téhéran allait communiquer toutes ces preuves au Nations Unis et accuser les États-Unis de complicité, en violation du droit international »

À l’époque, le bureau de l’attaché militaire suivait les préparatifs irakiens de cette offensive, en utilisant des images de reconnaissance par satellite, a déclaré Francona à Foreign Policy. Selon un ancien responsable de la CIA, les images montraient, avant chaque offensive, des mouvements de matières chimiques irakiennes à destination des batteries d’artillerie installées en face des positions iraniennes.

Francona – linguiste arabe expérimenté spécialiste du Moyen-Orient qui fut employé par l’Agence de renseignement de défense – a déclaré qu’il avait été informé de l’utilisation par l’Irak d’armes chimiques contre l’Iran en 1984, alors qu’il était attaché aérien à Amman (Jordanie). Les informations dont il a pris connaissance montrent clairement que les Irakiens ont utilisé un agent neurotoxique de type Tabun (également connu sous le nom de «GA») contre les forces iraniennes au sud de l’Irak.

Les documents déclassifiés de la CIA montrent que Casey et d’autres hauts responsables furent informés à plusieurs reprises des attaques chimiques de l’Irak et de ses projets d’en lancer de nombreuses autres. « Si les Irakiens produisent ou acquièrent de nouvelles quantités d’agent moutarde, ils les utiliseront presque certainement contre les troupes iraniennes et les villes proches de la frontière », a déclaré la CIA dans un document top secret.

Or, c’était la politique expresse de Reagan d’assurer une victoire irakienne dans la guerre, quel qu’en soit le coût.

Dans l’un de ces documents, la CIA a noté que l’utilisation d’agent neurotoxique «pourrait avoir un impact significatif sur la tactique appelée ‘vague humaine’ en Iran, obligeant l’Iran à abandonner cette stratégie». Ces tactiques, impliquant que des forces iraniennes se ruent en masse contre des positions irakiennes, avaient été décisives quant à l’issue de certaines batailles. En mars 1984, la CIA a rapporté que l’Irak avait « commencé à utiliser des agents neurotoxiques sur le front d’Al Basrah et qu’il serait probablement en mesure d’y recourir en quantités importantes sur le plan militaire à la fin de cet automne ».

L’utilisation d’armes chimiques en temps de guerre est interdite par le Protocole de Genève de 1925, qui stipule que les parties «s’efforceront d’inciter d’autres États à adhérer à l’accord». L’Irak n’a jamais ratifié le protocole ; les États-Unis l’ont fait en 1975. La Convention sur les Armes Chimiques, qui interdit la production et l’utilisation de ces armes, n’a été adoptée qu’en 1997, des années après les incidents en question.

La première vague d’attaques irakiennes, en 1983, recourut à l’agent moutarde. Bien qu’elle ne soit généralement pas mortelle, la moutarde couvre peau et muqueuses de cloques qui entraînent des infections potentiellement mortelles, cécité et maladies des voies respiratoires supérieures, tout en augmentant le risque de cancer. Lorsque la moutarde était utilisée, les États-Unis ne fournissaient pas encore à l’Irak de renseignements sur le champ de bataille. Mais ils n’ont rien fait pour aider l’Iran à dénoncer publiquement les attaques illégales irakiennes. L’administration n’a pas non plus informé l’ONU. La CIA avait décidé que l’Iran avait la capacité de bombarder les usines d’assemblage d’armement, si tant est qu’il réussissait à les localiser. Le CIA était convaincue d’en connaître l’emplacement.

Des preuves tangibles des attaques chimiques irakiennes furent publiées en 1984. Or, cela n’a pas empêché Hussein d’utiliser les agents mortels, y compris lors de frappes contre son propre peuple. Pour autant que la CIA était au courant de l’utilisation des armes chimiques par Saddam Hussein, les autorités ont obstinément refusé de fournir des renseignements à l’Irak pendant la plus grande partie de la guerre. Le Département de la Défense avait proposé un programme de partage d’informations avec les Irakiens en 1986. Mais selon Francona, il avait été blackboulé parce que la CIA et le Département d’État taxaient Saddam Hussein d’ «anathème» et ses fonctionnaires de « voyous ».

La situation a changé en 1987. Les satellites de reconnaissance de la CIA ont clairement montré que les Iraniens concentraient un grand nombre de troupes et d’équipements à l’est de Bassorah, à en croire Francona, qui travaillait alors avec l’Agence de renseignement de la défense. Ce qui inquiète le plus les analystes de DIA, c’est que l’image satellite montre que les Iraniens ont découvert un trou béant dans les lignes irakiennes au sud-est de Bassorah. Cette brèche s’est ouverte à la jonction entre le IIIe Corps irakien, déployé à l’est de la ville, et le VIIe Corps irakien, déployé au sud-est de la ville dans, et autour de, la péninsule de Fao, région très disputée.

Les satellites ont détecté que des unités d’ingénierie et de pontage iraniennes étaient secrètement déplacées vers des zones de déploiement en face de la trouée entre les lignes irakiennes, indiquant que ce serait là que se concentrerait la principale force de l’offensive iranienne annuelle au printemps, a déclaré Francona.

Fin 1987, les analystes de la DIA dans les bureaux  de Francona à Washington ont écrit un rapport, Top Secret Codeword, intitulé « At The Gates of Basrah» (Aux Portes de Basrah), prévenant que l’offensive du printemps 1988 irait plus loin que toutes les autres à cette saison, et que celle-ci était hautement susceptible de percer les lignes irakiennes et de prendre Bassora. Le rapport a averti que, si Basrah tombait, l’armée irakienne s’effondrerait et l’Iran gagnerait la guerre.

Le président Reagan a lu le rapport et, selon Francona, a écrit une note dans la marge adressée au secrétaire à la Défense Frank C. Carlucci : « Une victoire iranienne est inacceptable ».

Par la suite, une décision a été prise au plus haut niveau du gouvernement américain (exigeant presque certainement l’approbation du Conseil national de sécurité et de la CIA). La DIA a été autorisée à fournir aux services de renseignement irakiens autant d’informations détaillées que possible sur les déploiements et mouvements de toutes les unités de combat iraniennes. Cela incluait l’imagerie par satellite et peut-être des renseignements électroniques édulcorés. L’accent fut mis en particulier sur la zone située à l’est de la ville de Bassorah, où, le DIA en était convaincu, serait lancée la prochaine grande offensive iranienne. L’agence fournit également des données sur l’emplacement des principales installations logistiques iraniennes, ainsi que sur les forces et capacités des forces aériennes et du système de défense aérien de l’Iran. Francona décrit une grande partie de ces informations comme des « paquets de ciblage » pouvant être utilisés par l’armée de l’air irakienne pour détruire ces cibles.

Puis ce fut le tour des attaques au sarin.

L’agent neurotoxique provoque des vertiges, une détresse respiratoire et des convulsions musculaires pouvant entraîner la mort. Les analystes de la CIA n’ont pas pu déterminer avec précision le nombre des victimes iraniennes, car ils n’avaient pas accès aux documents et aux responsables iraniens. Mais l’agence a évalué le nombre de victimes à des centaines voire des milliers de morts dans chacun des quatre cas où des armes chimiques furent utilisées avant une offensive militaire. Selon la CIA, les deux tiers de toutes les armes chimiques utilisées par l’Irak pendant sa guerre contre l’Iran ont été tirées ou larguées au cours des 18 derniers mois de la guerre.

En 1988, les renseignements américains étaient librement diffusés au bénéfice de l’armée de Saddam Hussein. En mars, l’Iraq lança une attaque au gaz neurotoxique contre le village kurde d’Halabja, au nord de l’Irak.

Un mois plus tard, les Irakiens utilisaient des bombes aériennes et des obus d’artillerie remplis de sarin contre les concentrations de troupes iraniennes dans la péninsule de Fao (sud-est de Bassorah), contribuant à une victoire majeure des forces irakiennes et à la reconquête de toute la péninsule. Le succès de l’offensive de la péninsule de Fao empêcha également les Iraniens de lancer leur offensive très attendue pour capturer Bassorah. Selon Francona, Washington fut très satisfait du résultat car les Iraniens n’avaient jamais eu la possibilité de lancer leur offensive.

Le niveau de compréhension du programme d’armes chimiques en Irak contraste nettement avec les évaluations erronées fournies par la CIA et autres services de renseignements sur le programme irakien, avant l’invasion des États-Unis en 2003. À cette époque, les services du renseignement américains avaient plus facilement accès à cette région et pouvaient envoyer des officiels pour évaluer les dégâts.

Francona visita la péninsule de Fao peu après sa capture par les Irakiens. Il trouva le champ de bataille jonché de centaines d’injecteurs usagés, antérieurement remplis d’atropine, le médicament couramment utilisé pour traiter les effets mortels du sarin. Francona ramassa quelques injecteurs et les ramena à Bagdad – preuve que les Irakiens avaient utilisé du sarin sur la péninsule de Fao.

Dans les mois qui suivirent, a rapporté Francona, les Irakiens utilisèrent le sarin en quantités massives trois fois de plus, en même temps que des tirs d’artillerie et des nuages de fumée destinés à masquer l’utilisation d’agents neurotoxiques. Chaque offensive eut un énorme succès, en grande partie grâce à l’utilisation de plus en plus sophistiquée de quantités importantes d’agents neurotoxiques. La dernière de ces attaques, appelée l’offensive du Bienheureux Ramadan, fut lancée par les Irakiens en avril 1988. À ce jour, elle concernait la plus grande utilisation d’agent neurotoxique sarin employé par les Irakiens. Pendant un quart de siècle, aucune attaque chimique n’eut l’ampleur des assauts non conventionnels de Saddam. Jusqu’à, peut-être, les frappes tirées la semaine dernière à proximité de Damas.

Rapport de situation sur la guerre Iran-Irak, signalant que chaque adversaire se prépare à des attaques d’armes chimiques (29 juillet 1982)

https://www.scribd.com/book/163046998/Iran-s-Likely-Reaction-to-Iraqi-Use-of-Chemical-Weapons

Traduit de l’anglais (original) par Dominique Macabies pour Réseau International

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