Israël et son voisinage arabe

Sommaire

Divagation
I- La Palestine comme scène originaire
I.1. Le Palestinien: de l’«ennemi absolu» ou du «Terroriste»
I.2. Des pratiques de l’inimitié
I.2.1. De la guerre dans la guerre : expulsions massives et bains de sang

  • Des expulsions massives
  • Des bains de sang

I.2.2. De la guerre dans la non-guerre ou de l’«état de guerre»: sociocide et sacérisation

  • Du sociocide
  • De la sacérisation

I. Les scènes arabes
II.1. Les Etats arabes du Bassin palestinien: de l’«ennemi proche» ou de l’«ennemi réel»
II.2. Les Etats arabes du Bassin du Golfe: de l’«ennemi lointain» ou de l’«ennemi diplomatique»
II.3. La «Rue arabe»: de l’«ennemi passif»
III- Les scènes islamiques
III.1. La scène sunnite: de l’«ennemi en pointillé» ou de l’«ennemi virtuel»
III.2. La scène chiite après la révolution khomeyniste: de l’«ennemi proche et lointain» [Hezbollah et Iran]» mais néanmoins «ennemi existentiel»
Encadré: Déni, dénégation ou forclusion?

 

« Quelle est la chose la plus difficile ? Celle qui te semble la plus facile : de voir de tes yeux ce qui se trouve devant tes yeux. » Goethe.

«Mal absolu», «ennemi naturel», «ennemi existentiel», «ennemi (géo)politique», «ennemi objectif», «ennemi réel», «ennemi religieux», «ennemi héréditaire», «ennemi idéologique», «ennemi virtuel/potentiel», «ennemi diplomatique», «ennemi proche»/«ennemi lointain», …

Il semble qu’Israël ait rempli tout le spectre des relations d’inimitié et qu’elles les aient toutes pratiquées contre ses voisins proches et lointains. Nul procès d’intention, quoiqu’il serait légitime de le dresser comme l’on dresse un procès-verbal !

Israël a cheminé vers l’inimitié de son voisinage proche et lointain, tout «naturellement» entraîné qu’il fut – et qu’il l’est toujours – par la logique de sa situationi – et dans le cas qui nous occupe, une situation belligène – où le place «son retour à Sion», quand bien même cette inimitié se réaliserait, au gré des circonstances, en des figures et selon des modalités différentes.

Une logique de situation réduite à sa plus simple expression puisqu’elle ne met en jeu que deux positions dans une relation de voisinage hostile : le Palestinien (~ l’Arabe ou le Musulman) d’un côté et l’Israélien de l’autre. Or il n’a jamais été simple d’avoir des voisins. C’est même toute une histoire ! D’autant que le «voisin» en l’occurrence, n’a jamais été pensé, par Israël, en termes de voisinage mais toujours en termes d’ennemi/s, non parce qu’il [l’Israélien] serait pervers par nature mais parce qu’il n’avait et n’a toujours pas le choix: sur cette Terre, ce sera ou lui ou le Palestinien. Montée aux extrêmes garantie.

Certes, Israël a pu, après quarante ans d’inimitié totale, changer de statut et, sinon passer à la case «ami», réussir quand même à devenir, après le voyage de Sadate à Jérusalem, un partenaire -un adversaire plutôt qu’un ennemi- pour nombre d’Etats arabes; pendant qu’à l’encontre des Palestiniens, perdure sa politique d’inimitié absolue, se radicalisant de plus de plus avec l’arrivée des temps prophétiques qui enveloppent désormais Israël.

Avec les Etats arabes, officiellement ou officieusement, des négociations entre ces anciens ennemis jurés, ont été et sont en cours ; pendant qu’avec les Palestiniens, la seule négociation (Oslo, 1993 et ses suites) qui a commencé d’avoir lieu a été sabotée par la logique de la situation et n’a abouti, en fin de compte, qu’à exacerber la pratique de l’inimitié. Oslo, une parenthèse vite fermée.

Deux poids, deux mesures ? Non ! Deux espèces d’ennemis -et même trois-, mais n’anticipons pas. C’est que dans le voisinage proche et lointain d’Israël, s’il y a ennemi et ennemi il y a d’évidence un Ennemi et des ennemis.

Dieu januséen, l’ennemi peut se désigner lui-même ennemi d’un tiers ou bien être soi-même désigné comme tel par un autre. Mais relation par définition réversible, la désignation qu’elle soit de soi ou d’un autre, fait qu’ipso facto, soi-même ou cet autre en fera de même.

Quand l’Israël sioniste a eu brutalement surgi dans le ciel oriental, il s’est lui-même désigné ennemi des Palestiniens, des Arabes ou des Musulmansii, obligeant les autochtones -Etats, «peuples» et sociétés confondus- à se focaliser contre lui. Les gens d’ici, Palestiniens, Arabes ou Musulmans n’ont pas choisi de faire d’Israël leur ennemi, il leur est tombé dessus dans la foulée de l’exécution de l’Empire ottoman, du Mandat britannique, du génocide nazi perpétré en Europe contre les Juifs et du «concert des Nations» [sic].

C’est donc avant qu’Israël ne devienne leur ennemi que les Palestiniens au moment de leur mise sans terre de par l’occupation de leur terre, que les Arabes, au moment de son établissement en Etat fort puis hégémon lors de la Guerre froide, et enfin que les Musulmans, face à la «judaïsation» de leurs signes et symboles sacrés – en partie partagés ; bien avant donc que l’Israël-sioniste fut leur ennemi, c’est lui qui s’est ainsi, ab origine, désigné.

Et dès lors qu’il les désignait comme tel, l’Israël-sioniste établissait l’épreuve de force comme seul horizon possible de leur relation, laquelle ne tire sa signification que de la permanence de l’éventualité de l’affrontement et donc de la guerre. De cet acte de désignation, Israël est donc, de plein droit et dans les faits, l’énonciateur originaire; mais inimitié en miroir, il reste que Palestiniens, Arabes et Musulmans n’en sont que des énonciateurs par ricochet, en second, contraints à l’hostilité par effet de retour à l’envoyeur.

Divagation: A propos de la «culture de la bible»

Une telle affirmation est difficile à admettre pour les esprits contaminés iii ou subjugués par la «culture biblique». Que la Palestine soit la «Terre promise» des Juifs iv n’en est-il pas le fond commun, bien avant même le génocide perpétré par les Nazis?

L’acceptabilité du «fait israélien» par les Grandes puissances qui l’ont imposé, ne procède-t-elle pas de cette croyance, qui se confond avec une évidence immémoriale, ancrée qu’elle est dans la Mémoire de leur lieu: «Dieu a promis et donné cette terre aux Juifs?» Certes, les Palestiniens étaient déjà-là, mais sur le mode de «ce qui n’existe pas»: «…parce que, comme le relève Edward Saïd, la terre était la Palestine, [et qu’]elle était contrôlée dans l’esprit occidental non par ses réalités et ses habitants actuels, mais par son passé [biblique] grandiloquent et le potentiel de son avenir.»

«La Terre promise»! Assertion toujours-déjà-là, rien ne pourrait la prendre en défaut. L’impunité manifestée, la complaisance -cette prédisposition à s’accommoder aux desiderata d’Israël pour lui plaire, toujours recommencée depuis 1948-, ne découlent-elles pas de ce sous-entendu pensé, su mais pas toujours dit? Comment contester dès lors la légitimité de l’Etat d’Israël bibliquement établie en Palestine? v

Aussi ne revenait aux gens d’ici qu’à accepter le fait accompli et ne point faire d’Israël leur ennemi. Car, pendant que lui en fait ses ennemis, eux doivent en retour l’accepter comme ami ou presque! vi

Et c’est bien évidemment cette «culture de la Bible» qui fait le fond du délire sioniste et de son discours institué dans toutes ses modalités. Que ce discours soit laïc -celui des pères fondateurs, sionistes de gauche, de droite ou socialistes- discours qui a définitivement vii fait naufrage après entre la Guerre des Six-Jours de 1967 et la Guerre d’Octobre de 1973-:

Ou du discours religieux/messianique qui le relaya pour se radicaliser de plus en plus, quand bien même sur le mode de la dénégation dans sa mouture laïque viii, ou sur le mode affichée dans le discours religieux/messianique, de l’un à l’autre, ce qui change, ce n’est pas le contenu même du discours sioniste, son «dit» qui est le même: «retour à la Terre sacrée», quitte à ce que retour nécessitât et nécessite toujours d’expulser un peuple de sa terre natale (son «non-dit» [bien que «dit»]), d’en exciser les autochtones pour y prendre place et racine comme le programmait leur emblématique «Un peuple sans terre pour une terre sans peuple» qui leur a servi en fait de mot d’ordre;

Ni non plus son référent n’a changé: dans les deux cas, la Bible ix. Ce qui change et seulement, c’est leur «mode de dire»: en termes modernes laïques, socialistes ou nationalitaires dans le premier discours; prophétiques/messianiques dans le second.

Concept antagoniste par excellence, l’ennemi se pense donc selon la catégorie de la relation: il semble ne pouvoir exister par lui-même mais toujours dans son rapport à autrui puisqu’on est toujours l’«ennemi de». Tirant sa consistance de cette mise en rapport hostile à l’encontre d’autrui, quel serait l’«autrui» d’Israël, son ennemi?

Se déclinant au pluriel et non plus au seul singulier, l’«autrui/ennemi» d’Israël désigne des «autrui/s» qui se présentent comme une suite réglée d’ennemis: les Palestiniens, les Arabes, les Musulmans, qui s’enchâssent, se chevauchent et s’articulent entre eux sans participer néanmoins de la même espèce, n’accouchant donc pas de la même «inimité»: dans tous ces cas de figure, si c’est toujours le même ennemi, ce n’est pourtant pas le même, puisque, de l’un à l’autre, ce n’est pas la même espèce d’hostilité que voue Israël aux uns et aux autres, ni ne pratique ou ne met en œuvre la même relation d’inimitié.

Pour démêler l’écheveau complexe de ces relations, à cette première discrimination «culturelle» (nation, ethnie, religion/Palestiniens, Arabes, Musulmans), on ajoutera une seconde qui lui est corrélative et a trait à la géographie. Qu’elle soit une géographie de voisinage qui désigne alors l’«ennemi proche»: territorial et géographique dans le cas palestinien, géopolitique/idéologique dans celui des Etats arabes, ou qu’elle soit une géographie de la distance comme peut l’être l’ennemi islamique, qui désigne alors l’«ennemi lointain», comme «en pointillé»;

Or pendant que l’hostilité s’inscrit en termes de guerre dans le proche voisinage il ne s’inscrit plus dans un horizon de guerre dans le lointain voisinage; ainsi le voisinage géographique transforme-t-il la relation d’inimitié en «acte d’hostilité», en guerres et autres «opérations guerrières/policières» pendant que la distance géographique la convertit en «sentiment d’hostilité», en manifestations, sit-in et autres «politiques de la rue».

Si les traits retenus sont nécessaires pour s’y retrouver, ils ne sont pas suffisants à eux seuls pour s’y retrouver pleinement: s’y néglige la perspective de l’histoire politique de par laquelle s’est tramée cette relation d’hostilité qui a fait que certains des ennemis d’hier ne le sont plus, pendant d’autres ne peuvent -et ne pourront jamais (?)- changer leur statut, voués ad vitam aeternam à rester des ennemis.

Ainsi, et pour déterminer ces espèces d’inimité, faudra-t-il qualifier les espèces de relation d’hostilité mises en pratique, le pourquoi de leurs mises en jeu, mais le faire selon une perspective géographique et historique de la région, voire au-delà. Tout un programme!

La Palestine comme scène originaire

«Qui puis-je donc reconnaitre enfin comme mon ennemi? Manifestement celui-là seul qui me met en question. En tant que je le reconnais comme mon ennemi, je reconnais qu’il me met en question. Mais qui peut véritablement me mettre en question?» Carl Schmitt, La Notion de politique, «Préface»x.

«Il n’y a pas de peuple palestinien. Ce n’est pas comme si nous arrivions et les chassions de leur propre pays. Ils n’existent pas ! » Golda Meir, Sunday Times, 15 Juin 1969.

« »Dépouillez le sionisme du principe territorial et vous avez détruit son caractère et effacé ce qui le distingue des périodes précédentes ». C’est ainsi que l’essayiste Jacob Klatzkin (1882-1948) définit l’originalité de l’entreprise sioniste: la reconstruction de la nation juive passe par son regroupement territorial, à l’intérieur d’un espace souverain. Le sionisme se présente, ainsi, comme un projet avant tout géographique.» Alain Dieckhoff, «Quelles frontières pour l’État d’Israël?», CERISCOPE Frontières, 2011, [en ligne], URL: http://ceriscope.sciences-po.fr/content/part3/quelles-frontieres-pour-letat-disrael, consulté:25/01/2018.

«Seuls quelques-uns ont admis le fait que l’histoire du retour, de la rédemption et de la libération de leurs pères fut une histoire de conquête, de déplacement, d’oppression et de mort.» Yaron Ezrachi, Rubber Bullets, cité par Dominique Vidal, «L’expulsion des Palestiniens revisitée par des historiens israéliens», Le Monde diplomatique, décembre, 1997.

«Dans un texte publié le 30 décembre, « On Gaza », l’activiste altermondialiste américaine Starhawk écrit : « Je suis juive, de naissance et d’éducation, née six ans après la fin de l’Holocauste, élevée dans le mythe et l’espoir d’Israël. Le mythe dit ceci: « Pendant deux mille ans nous avons erré en exil, nulle part chez nous, persécutés, presque détruits jusqu’au dernier par les nazis. Mais de toute cette souffrance est sortie au moins une bonne chose: la patrie à laquelle nous sommes revenus, enfin notre propre pays, où nous pouvons être en sécurité, et fiers, et forts ». C’est une histoire puissante, émouvante. Elle ne présente qu’un seul défaut : elle oublie les Palestiniens. Elle doit les oublier, parce que, si nous devions admettre que notre patrie appartenait à un autre peuple, elle en serait gâchée. Le résultat est une sorte d’aveuglement psychique dès qu’il s’agit des Palestiniens.» Mona Chollet, «Des « barbares » bombardés à Gaza», 1er janvier 2009, URL: http://www.peripheries.net/article321.html, consulté: 21/12/‎2016.

Or donc, au commencement était la Palestine, parce que la Terre d’Israël n’a pu se construire qu’en déconstruisant la Terre de Palestine [Cf. Encadré: «Déni, dénégation ou forclusion»].

Sur cette scène, l’ennemi palestinien n’est pas un «ennemi proche» n’étant pas, aux yeux de l’Israël-sioniste, un «voisin proche» et encore moins un «proche voisin». Il habite sa terre natale qu’Israël lui dispute et dont il veut l’expulser pour se l’approprier.

Ici, l’ennemi palestinien n’est pas, dans la terminologie de Schmitt, un «ennemi réel». «Ennemi tellurien», ennemi «autochtone» et, comme tel, «ennemi existentiel», le Palestinien est un «ennemi absolu»xi.

Pour le contraindre à rompre avec sa terre, contre lui la guerre se fait en continu. Guerre non-stop, elle se conduit en termes de guerre en temps de crise, et se décline en métaphore de la guerre -au demeurant tout aussi violente que la vraie- par temps de non crise; guerre aux mille visages qui a commencé avec le délire sioniste du «retour à Sion», en Terre de Palestine, guerre qui se poursuit depuis et se poursuivra tant que les Palestiniens n’auront pas rompu avec leur terre, consentant à la céder, à en décamper ou se résigner à y vivre en étrangers, exilés de chez eux chez eux.

Car les Palestiniens appartiennent à la part de feu, cette part qu’on réserve à la destruction, qu’on réduit en cendres, part avec laquelle on ne peut ni ne veut vivre et dont on fait un incendie éternel.

Le Palestinien en «ennemi absolu»/«Terroriste»

Et pourtant, le «terroriste» c’est le Palestinien ! Comment penser ce renversement? Comment penser cette nomination qui converti le Palestinien en «Terroriste»/«ennemi absolu»? Il est plausible d’en trouver une explication dans ce qu’attaque et menace le Palestinien et comment Israël s’en défend par cette appellation … «Car si on nie ce qui nie la négation de mon existence en désignant l’ennemi réel, on nie ce qui se nie en désignant l’ennemi absolu et l’on ne peut élever cela à une opposition donc une certaine réciprocité », comme commente Etienne Besse dans « Désigner l’ennemi»xii.

Par-delà l’explication habituelle de la diabolisation, de la déshumanisation ou de la stigmatisation -qui toutes se jouent effectivement dans cette nomination-, ce qui la singularise néanmoins et la distingue des autres du même genre, c’est le fait que, dans le cadre de la relation du nommeur Israélien au nommé Palestinien, l’appellation «Terroriste» offre au nommeur l’inestimable opportunité d’une surdétermination de sens à gommer, notamment l’inappréciable fait de passer sous silence et le nom du nommé et les causes de son «terrorisme»xiii ;

Ou comme, en plus de taire le nom, l’acte de le nommer ainsi sonne comme un acte de déchéance absolue, ce nom affublé servant non seulement à donner une autre identité au nommé, mais aussi à le condamner à n’être que ce par quoi il est nommé; ou encore comme d’inscrire la violence de la résistance des Palestiniens dans le registre de l’illégitime et, par glissement métonymique, de l’illégitimité de la violence à l’illégitimité de la cause; tout comme de l’inscrire dans le registre de l’illégalité qui permet de ranger l’ainsi nommé du côté de la part de feu dès lors que, comme «Terroriste», ce n’est qu’un criminel de droit commun et non un «Résistant» de droit politique, qui perd de ce fait sa qualité d’«ennemi», autrement dit sa qualité d’interlocuteur politique pour ne devenir qu’un assassin, aussi l’action menée contre lui est-elle la simple exécution d’une sentence, comme «les attentats ciblés»: une simple mesure pour mettre hors d’état de nuire un être malfaisant que l’on se doit d’abattre, au titre non seulement d’«ennemi absolu» d’Israël, mais celui de l’Humanité comprise universellement qu’il met en danger par son «Terrorisme» aveugle.

Une nomination comme acte de guerre. Ici, pas de quartier! Contre l’ennemi palestinien, l’enjeu, la Terre, est un enjeu «non négociable»: cette Terre il faut la prendre sans avoir à la restituer ou la partager.

C’est ainsi qu’on en arrive à une «guerre totale»xiv, une guerre à somme nulle. Un duel à mort dans laquelle guerre vaincrel’ennemi, le défaire, c’est le dé-faire et en dé-faire les traces de la mémoire de ces lieux.

I.1. Des pratiques de l’inimitié

«Jamais la face voilée d’Israël ne se déparera de son obscurité!»

I.2.1 .De la guerre dans la guerre: Expulsions massives et Bains de sang

Pour vider cette Terre habitée, au creux de la stratégie de conquête et d’expulsion de l’Israël-sioniste, a pris pied une machine de guerre qui s’est mis à l’ouvrage selon quatre grammaires de violence qui se sont souvent croisés, se sont chevauchés, se sont réitérés conjuguant leurs effets délétères. Au gré des circonstances, elle prit la forme des expulsions massives, des bains de sang, ainsi que, pour les temps de non-guerre, l’instauration d’un «régime de guerre» par le sociocide et la sacérisation des Palestiniens.

Des expulsions massives

Avec les expulsions massives, en passant donc à l’acte, le discours sioniste sur le «transfert» (sic) révéla sa force performative. Leur inadmissibilité morale aidant -surtout pour qui prétendait ne pratiquer politique et guerre que sous le signe de la Morale et de la «pureté des armes»-, la pratique des expulsions massives se contenta de ne se donner suite qu’en temps de guerre, quand les évènements polarisent l’attention ailleurs.

C’est lors de la première de ses guerres (1947-1949), qui opposa l’appareil militaire israélien de l’époque (Haganah, Irgoun, Levi/Stern) à la société palestinienne que fut mis en œuvre -par la Haganah et l’Irgoun réunis sous l’étendard de Tsahal- le Plan Daleth qui «prévoyait, selon Ilan Pappé, leur expulsion totale et systématique [des Palestiniens] de leur patrie». Et effectivement, bien avant que les armées arabes n’entrent en guerre (mai-juin 1948), la mise en marche du Plan Daleth purifia ethniquement les zones dévolues aux Israéliens par le Grand partage de la Palestine.

Résultat: de 700 à 800 000 Palestiniens mis «hors-Terre», chassés de leurs villes et villages hors des frontières de la Palestine/Israël. Non, il n’est pas vari comme il est dit et cru de par le délire sioniste (qui a institué son discours), que la Nakba soit le fruit des circonstances ou conséquence malheureuse d’une guerre mais l’aboutissement d’un plan systématique d’une expulsion en masse, par la terreur toujours, par les massacres souvent xv.

Bilan du premier passage à l’acte, la Nakba de 1948: fin 1947, quand l’ONU exécuta le Grand partage de la Palestine en deux États, juif et arabe, la Palestine est habitée par un tiers de Juifs et deux tiers de Palestiniens. Un an plus tard, 80% des Palestiniens natifs de la «Palestine-devenue-Israël» [désormais: Palestine/Israël] vivent en exil dans des camps de réfugiés, plus de 500 villages et 11 quartiers de villes ont été détruits, rasés et dénommés xvi. Début 1947 les colons juifs ne possédaient que 7% des terres de la Palestine mandataire, trois années plus tard, fin de l’année cinquante, ils en possédaient 92%.

Bilan du second passage à l’acte: la Naksa de 1967. Dix-neuf ans après la Nakba, lors de la guerre de 1967 (dite des Six-Jours), Israël réitéra sa geste expulsive: dans les 600 000 Palestiniens furent chassés, respectivement 280 000 et 325 000 de la Cisjordanie et de Gaza, des dizaines de villages rasés, les camps de réfugiés de ‘Aqabat Jabr et de ‘Ein Sulṭān vidés, les habitants de la zone du Latroun (Jérusalem-Est) et de la vallée du Jourdain, mis «hors terre» vers la Jordanie.

Les dirigeants sionistes peuvent être en désaccord sur de nombreux points, ils partagent néanmoins, certes pour des raisons différentes -d’ordre stratégique pour certains, religieux pour d’autres, ethniques pour d’autres encore, sécuritaires pour d’autres enfin-, ils partagent néanmoins, tous sans exception, l’idée de la nécessité du nettoyage ethnique. D’ailleurs l’idée d’un «transfert forcé» n’avait-elle pas été adoptée en 1937 par la Commission Peel sur la Palestine? L’Israël-sioniste s’est contenté tout juste d’actualiser, de faire passer de l’état discursif de la recommandation de la Commission, à l’état réel.

Des bains de sang

Avec les bains de sang on change de registre sans en changer vraiment. Si l’effet d’annonce des expulsions massives («On vous expulse») se signifiait dans le passage à l’acte, dans l’acte même d’expulser, l’effet d’annonce des bains de sang («Expulsez-vous avant qu’on vienne vous tuer/expulser) s’affiche toujours en un passage à l’acte (les bains de sang proprement dits), mais aux fins d’une rhétorique de la terreur au service de l’expulsion: «Je tue ceux-là pour que les autres « fuient »».

Par lui-même, le bain de sang ne vaut pas grand-chose: une centaine de victimes! bien insuffisants pour débarrasser la Palestine de ses Palestiniens; sa valeur persuasive vient, comme l’a si bien expliqué Begin à propos de Deir Yassine, de par ses effets et ses retombées:

«La légende de Deir Yassine nous aida en particulier à sauver Tibériade et conquérir Haïfa… Toutes les forces juives se mirent à avancer dans Haïfa comme un couteau dans du beurre. Les Arabes [Palestiniens] se mirent à fuir affolés en criant « Deir Yassine» xvii.

La pratique des bains de sang, comme celle des expulsions massives, exigeant des conditions propices pour les faire passer sans tollé ni entacher la symbolique de la «pureté» israélienne, les bains de sang furent exécutés eux aussi lors des trois guerres de 1948, 1956, 1967.

Mais l’Israël-sioniste dut, dans l’intervalle qui sépare 1948 de 1956, y recourir contre ce qu’il appelait les «Infiltrés» (Mistanenim), lors de la période dite des «infiltrations frontalières», quand, après la Grande expulsion de 1948, les Palestiniens, chassés de chez eux, repassaient la frontière, bravaient les interdits pour s’en retourner chez eux, en solitaire ou en petit groupe.

Les plans israéliens d’installation des nouveaux immigrants furent mis à mal par les menées de ces «infiltrés». On aurait ainsi décompté, chaque année, entre 10 000 et 15 000 incidents. Au total, ils provoqueront la mort de plus de 200 Israéliens et entre 2 700 et 5 000 infiltrés/Palestiniens.

Pour y mettre fin, le commandement israélien mit sur pied, en 1953, un détachement militaire, la fameuse Unité 101 sous commandement d’Ariel Sharon. Pour sa première opération, qui se voulait exemplaire, l’Unité 101 attaqua le village jordanien de Qibiya xviii, fit sauter quarante et une maisons et une école -soixante-neuf civils Palestiniens trouvèrent la mort sous les décombres-, puis, pour clore en beauté l’opération, elle abattit de sang-froid quarante-deux hommes, femmes et enfants xix.

Pourquoi ce bain de sang? Parce que l’opération de Qibiya devait initier une nouvelle forme de représailles, des massacres en masse qui frapperaient si fort les esprits qu’ils inciteraient les autres à «fuir» ou, à tout le moins, à se résigner à l’inacceptable. Des bains de sang donc pour produire un effet maximal de terreur, créer un état de confusion ou d’affolement total, apporter la terreur d’une fin imminente, déchaîner une peur-panique, conduire les Palestiniens à l’égarement complet et à la fuite débridée. Kafr Qassem, Qibiya, Deir Yassine, Rafah et beaucoup, beaucoup d’autres! Terroriser, comme l’on sait, nécessite de faire se représenter la terreur.

Suivra

Notes et Références

i1 – Une logique de situation correspond à une logique de la nécessite. Elle ne prescrit pas fatalement un destin obligé ni non plus des sentiments assujettis; elle ne les prescrit que si fait défaut à ceux qui y sont pris la mise à distance réflexive. C’est le cas de l’Israël-sioniste quant à la Palestine et aux Palestiniens.

ii2 – Je sais très bien que c’est une minuscule qu’il faudrait. Certes, mais en vertu de quelle règle grammaticale sinon d’une règle de la grammaire «moderne» du français, lorsque la France postrévolutionnaire et farouchement laïque, a eu fini d’identifier les groupes humains en raison de leur religion pour lui substituer le principe «nationalitaire». C’est ainsi que Français, Arabe, Américain … s’écrivent avec une majuscule pendant que juif, musulman, chrétien …, avec une minuscule. Le juste ne serait-il pas de qualifier toutes les nominations des groupes humains de la même manière, majuscule ou minuscule ?

iiiE3Honni soit qui mal y pense! «Contaminé» est ici pris en un sens «littéraire»: changer la nature de quelque chose, sans idée d’altération péjorative. (Les dictionnaires).

iv Comme il est, entre autres, écrit dans la Genèse (XV, 18-21): «Le Seigneur conclut une Alliance avec Abraham en ces termes : « C’est à ta descendance que je donne ce pays, du fleuve d’Egypte au grand fleuve, le fleuve Euphrate »», ou dans le Deutéronome [Devarim I]: «Voyez, Je vous livre ce pays ! Allez prendre possession du pays que le Seigneur a promis à vos Pères, Avraham, Itzhak et Yaacov, à eux et à leur postérité après eux.»

v Voir Louis-Jean Duclos, «Les problématiques légitimations de l’Etat d’Israël», Revue d’études Palestiniennes, n0 105, «Nouvelle série», automne 2007. Article qui explicite les soubassements de cette «culture biblique» bien que l’auteur n’utilise pas cette expression.

vi Comme ceci n’appartient pas en propre à mon propos, je n’en parle que dans cette «Parenthèse».

vii«définitivement» parce que, je crois, que le passage du laïc au religieux s’est amorcée après la Guerre des Six jours (conquête de la Cisjordanie, rebaptisée de son nom biblique de Judée-Samarie, et surtout de Jérusalem, elle ne s’est cristallisée qu’après la Guerre d’Octobre, l’arrivée du Likoud/Begin au pouvoir et la naissance du Gouch Emounim (formellement, comme organisation, en 1974; mais depuis la Guerre des Six-Jours de 1967, comme idéologie en montée de puissance qui prône la colonisation des terres conquises puisque, selon la Torah, Dieu donna cette Terre au Peuple juif). Pour cette distinction entre sionisme laïc et sionisme religieux, et les néfastes conséquences de la dominance religieuse qui marque l’Israël d’aujourd’hui, quant à un (im)possible compromis politique/territorial avec les Palestiniens, voir Avraham Sela, Elhanan Yakira, «La religion dans le conflit israélo-palestinien», Cités, 2003/2 (n° 14); sur le site: https://www.cairn.info/revue-cites-2003-2-page-13.htm# Consulté le 3/01/‎2018.

viii «laïcité» qui faisait dire à Yéshayahu Leibovitch, que c’est une «laïcité de mauvaise réputation religieuse».

ix Culture biblique des sionistes non-religieux: laïcs, socialistes, nationalistes? Comme le rappelait Théodore Herzl, plutôt laïc que religieux, au début du siècle dernier: «Si la revendication d’un coin de terre est légitime alors tous les peuples qui croient en la Bible se doivent de reconnaître le droit des juifs» [SPN] ; (cité par Bruno Guigue, «Jérusalem et la mystique de l’élection», Agoravox, https://www.agoravox.fr/tribune-libre/article/jerusalem-et-la-mystique-de-l-199564. Consulté le 21/12/2017.

Une centaine d’années plus tard, ce dimanche 31 décembre 2017, lors de la réunion des 1 500 membres du comité central du Likoud – certes d’extrême droite, mais néanmoins pas «parti religieux» – qui ont voté à cette occasion, à l’unanimité, en faveur de l’annexion des colonies de la Cisjordanie -, Guilad Erdan, ministre de la Sécurité intérieure, s’est enflammé: «Le temps est venu d’affirmer, s’écria-t-il, notre droit biblique sur cette terre. (…) Nous disons au monde que nous n’avons que faire de ce que les autres nations disent» [SPN]. Sur cette question de la «terre biblique», les discours des sionistes, de gauche comme de droite, laïc ou religieux, peuvent être lus comme un Grand discours collectif, comme le relève Zeev Sternhell (dans un article du Monde diplomatique, «Révolution laïque pour le sionisme», repris dans Manière de voir, Histoires d’Israël, avril-mai 2008, URL: https://www.monde-diplomatique.fr/mav/98/STERNHELL/15918, consulté: ‎12/01/‎2009): «La mystique terrienne qui dictait à nos gouvernements successifs, travaillistes et de droite, leurs décisions de politique territoriale ramenait toujours au continuum histoire-religion, fondement premier du sionisme. Cette mystique était une des choses les mieux partagées: c’est pourquoi toutes les tendances du sionisme, religieux comme laïque, de droite comme de gauche, en dépit de toutes leurs différences, voulaient les frontières les plus étendues possibles.»

Comme le notait Zeev Sternhell (dans un article du Monde diplomatique, «Révolution laïque pour le sionisme», repris dans Manière de voir, Histoires d’Israël, avril-mai 2008, URL: https://www.monde-diplomatique.fr/mav/98/STERNHELL/15918, consulté: ‎12/01/‎2009): «Le nationalisme juif ne diffère guère du nationalisme d’Europe centrale et orientale: « volkiste », culturel et religieux, immergé dans le culte du passé héroïque. Il n’éprouve aucune difficulté à refuser à autrui les mêmes droits élémentaires qu’avec une tranquillité d’esprit absolue il exige pour lui-même. Confiant dans son bon droit à réclamer toute la terre antique de nos rois et de nos prophètes, le sionisme ne pouvait concevoir qu’une autre légitimité pût aussi exister au pays de la Bible.»

xLes Editions Flammarion ont édité en 1992, dans la Collection «Champs», avec une «Préface» de Julien Freund, deux ouvrages de C. Schmitt en un seul volume: La Notion de politique (écrit en 1932) et Théorie du partisan (écrit en 1962), respectivement, désormais, NP et TP.

xi Carl Schmitt distingue très nettement dans La Notion de politique -La Théorie du partisan (Flammarion, «Champs», pp. 294-305), entre «ennemi réel» et «ennemi absolu». C’est dans ce dernier cas, précise-t-il, qu’émerge une désignation qui utilise des critères qui ne sont plus strictement politiques – comme ça l’est dans le cas de «l’ennemi réel». Du «réel» à «l’absolu» ce qui change c’est la perspective dans laquelle s’inscrit l’inimitié. Dans le cas de «l’ennemi réel» la politique se saisit politiquement de son ennemi par regroupement en opposition «ami/ennemi»; pendant que dans le cas de «l’ennemi absolu», elle ne s’en saisit plus politiquement mais sur le mode de l’exclusion.

xii Etienne Besse, «Désigner l’ennemi, de Carl Schmitt à Michel Foucault: de sa discrimination à sa gouvernementalisation, Implications philosophiques, URL: http://www.implications-philosophiques.org/ethique-et-politique/philosophie-politique/procedure-et-dispositif/designer-lennemi/, consulté : ‎0‎9/03‎/2018.

xiii Dans sa conférence de presse du 27 novembre 1967, de Gaulle, qui avait bien saisi la nature du «terrorisme», y démonte son mécano: «Israël ayant attaqué s’est emparé en six jours de combat des objectifs qu’il voulait atteindre. Maintenant, il organise, sur les territoires qu’il a pris, l’occupation qui ne peut aller sans oppression, répression, expulsions et il s’y manifeste contre lui une résistance qu’à son tour, il qualifie de terrorisme.»

xiv De la «guerre totale», définie selon Schmitt dans, surtout, NP et TP et Nomos de la terre, je ne retiens que ce qui convient à nom propos. Elle impliquerait donc l’abolition de la distinction entre combattants et non-combattants, civils et militaires, «société militaire» et «société civile», guerre militaire et non militaire [euphémisée par «Opération»]; et conduit à l’engagement – à tout le moins à la mobilisation de toutes les ressources, physiques et morales d’une nation dans la lutte contre son ennemi; elle se réalise dans une entreprise d’extermination totale – dans notre cas: d’expulsion totale, si possible -, qui «outilise», sans vergogne, tous les outils nécessaires à son entreprise. Outre C. Schmitt, voir le commentaire d’Emmanuel Tuchscherer («Le décisionnisme de Carl Schmitt: théorie et rhétorique de la guerre», Mots. Les langages du politique, n° 73, Les Discours de la guerre, février 2004, mis en ligne le 09 octobre 2008. URL : http://mots.revues.org/index15642.html), consulté le 20/12/2010.

xv Cf., entre autres auteurs, Ilan Pappé, Le Nettoyage ethnique de la Palestine, Trad. Paul Chemla, Fayard, 2008. Pour en attester le caractère délibéré et systématique, Pappé exhibe le modus operandi de l’expulsion, qui figure dans le Plan Daleth: «Ces opérations [d’expulsion] peuvent être menées de la manière suivante: soit en détruisant les villages (en y mettant le feu, en les dynamitant et en posant des mines dans les décombres). Notamment ceux qui sont difficiles à maîtriser en permanence. Ou en montant des opérations de ratissage et de contrôle conformes aux directives suivantes: encerclement des villages, recherches à l’intérieur. En cas de résistance, les éléments armés seront éliminés et la population expulsée hors des frontières de l’État. »

xvi De l’aveu de Moshe Dayan lui-même, lors d’une «Adresse» au Technion Haifa [Institut de recherche et université publique à Haïfa], rapporté par Ha’aretz du 4 avril 1969: «Des villages juifs furent construits à la place des villages arabes. Vous ne pouvez même pas connaître le nom de ces villages arabes, et je ne vous blâme pas parce que les livres de géographie existent depuis peu. Non seulement les livres n’existent pas, les villages arabes ne sont pas là non plus. Nahlal s’élève à la place de Mahlul, Kibbutz-Gvat à la place de Jibta, Kibbutz-Sarid à la place de Huneifis et Kefar-Yehushua à la place de Tal al-Shuman. Il n’y a pas un seul endroit construit dans ce pays qui n’a pas eu une ancienne population arabe. […]

Toutes nos cités sont construites sur les ruines de villages arabes, et nous ne rasons pas seulement leurs murs, mais nous essayons de rayer leurs noms des livres d’histoire. Ils ont donc de très bonnes raisons de lutter contre nous. Si j’étais Arabe [Palestinien], je combattrais certainement pour le Fatah. »

xviiMenahim Begin, The Revolt Story of the Irgun, Schuman, N. Y., 1951 [Trad. fr, Jacques Hermone, La Révolte d’Israël, Paris, Éd. Albatros, 1978. [SPN].

xviii Pour ne retenir que le massacre inaugurateur de la coulée des bains de sang de cette période.

xix Commander E. H. Hutchinson, Violent Truce: A Military Observer Looks at the Arab-Israeli Conflict, 1951-1955, London, John Calder, 1956, cité dans Qui sont les terroristes ? Aspects du terrorisme sioniste et israélien, publication de l’Institut des études palestiniennes, Beyrouth, 1972.

Illustration

Massacre de Deir Yassin

I.2.2.  De la guerre dans la non-guerre ou de l’«état de guerre»: sociocide et sacérisation

«Celui qu’on a dépouillé de tout droit va puiser son droit dans l’hostilité.» Carl Schmitt, Théorie du partisan.

La guerre ne peut se faire tous les jours, il lui faut un temps qui sorte de l’ordinaire. Or beaucoup, beaucoup trop de Palestiniens au goût de l’Israël-sioniste ont réchappé aux expulsions et bains de sang des années de guerre. Ils sont toujours là ! Comment s’en débarrasser en des temps «ordinaires»? En leur faisant des conditions de vie «catastrophiques» qui leur rendraient cette terre inhabitable et la vie sur cette terre invivable?

A défaut des outils de guerre, «inoutilisables» en temps de non-guerre, se cristallisa progressivement, notamment à partir de la montée en puissance des idées du Gouch Emounim (Guerre des Six-Jours/1967-Guerre d’Octobre/1973), un «état de guerre», c’est-à-dire un état qui tout en n’étant pas la guerre la continue par d’autres moyens, «Car la guerre, comme le rappelle Hobbes[1], ne consiste pas seulement dans la bataille et dans des combats effectifs ; mais dans un espace de temps où la volonté de s’affronter en des batailles est suffisamment avérée».

Si la guerre est de l’ordre de l’évènement, l’«état de guerre», lui, se caractérise par une menace permanente de violence: il est cette menace permanente, toujours-déjà-là à devoir s’actualiser.

C’est une guerre, mais sans front puisque son théâtre d’opération s’étend selon une grammaire juridiquement répressive, à toute la société et dans laquelle il est difficile, pour ne pas dire impossible, de distinguer où commence la force armée et où elle finit dès lors que c’est une guerre dans laquelle la guerre est l’affaire de tout le monde et pas seulement des militaires ou autres professionnels de la guerre. Ce retournement des choses, ce maillage entre civils et militaires, l’embrasement de la société par la guerre constitue la logique d’un «état de guerre» qui finit par configurer la géographie familière en une topographie de la peur.

Un «état de guerre» qui s’est inventé au travers de deux autres dispositifs de violence à vocation expulsive: le sociocide et la sacérisation.

Du sociocide

Contrairement au génocide, racisme avéré qui vise la mise à mort ou l’extermination d’un groupe humain en tant que tel («nation», «ethnie», «peuple»), le sociocide [tel que je l’entends[2]] vise -comme l’épuration ethnique et l’expulsion massive- non pas la «race» elle-même ou en tant que telle, mais la conquête d’un territoire.

C’est seulement dans le sillage de cette conquête que se débarrasser de ses habitants originaires s’impose. Que les autochtones quittent le territoire convoité pour l’ailleurs, ils pourront vivre comme ils l’entendent, ce qui n’est pas le cas du racisme qui travaille le génocide: lui, il pourchassera et exécutera où qu’ils se trouvent les membres de la race honnie. Certes, le sociocide s’accompagne aussi de racisme- il en faut pour tuer, expulser, sociocider ou sacériser-, mais le racisme, ici, est un racisme conditionnée, il n’est ni la visée première, ni la raison d’être, ni la finalité propre du sociocide:

C’est un passage obligé, le moyen par excellence pour qui veut s’approprier la terre vidée de ses autochtones. Disons que le racisme à l’œuvre dans le génocide est un racisme de droit pendant que c’est un racisme de fait dans le cas du sociocide. Néanmoins, tandis que l’épuration ethnique cherche seulement l’expulsion de ceux qui y vivent, le sociocide ajoute à cette dimension la volonté de détruire la société restante, de la démanteler, d’en «dé-faire» le tissu par la destruction programmée de son économie, la décomposition de son organisation politique et sociale, la dissolution de son espace-temps, le saccage de ses champs de culture, la désintégration de son milieu, la désorganisation et la dévastation de sa vie.

Les modalités pratiques de sa mise en œuvre affectent tout ce qui permet à une société, ici la palestinienne, de se reconduire, se reproduire ou se renouveler en tant que telle, sa dévitalisation contrariant sa reproduction, la conduirait au terme de son effondrement.

C’est toute la Palestine qui est prise dans le filet de ce dispositif sociocidaire: ça va de la colonisation -ou, par euphémisme- la «confiscation» des terres des Palestiniens, au morcellement de leur territoire, au dynamitage de leurs lieux d’habitation, au tronçonnement de leurs lieux de vie (villes, villages, quartiers, voire maisons);

ça va jusqu’à les contraindre de vivre à découvert, ouverts que sont leurs espaces privés aux incessantes incursions israéliennes dans leur chez soi, de nuit comme de jour[3] :

Ca va jusqu’à les contraindre de vivre enfermés dans des espaces clos par des check-point qui déchiquettent leur espace territorial en un archipel d’agglomérations isolées les unes des autres, découpées en cantons, voire en «réserves», contenus par des réseaux routiers apartheidisés et des blocs de colonies renforcés; ça va jusqu’à les contraindre de vivre en Palestiniens flottant dans une mer de routes, de villes et de communes israéliennes, contraints de vivre dans une géographie, la leur, emmurée par pans entiers, avec des murs de grande hauteur qui s’étendent sur des kilomètres, comme l’horizon indépassable de leur «(sans)être/sans avenir» sur cette terre, la leur.

Si Palestiniens et Israéliens cohabitent sous un même ciel, ils ne vivent pas sous le même toit. Le dispositif sociocidaire tel qu’il s’est mis en place dès 1967 pour s’amplifier à partir de 1977 avec l’arrivée de la droite nationaliste et religieuse au pouvoir, au-delà de la conquête de la Terre, a diligenté à travers une juridiction spéciale, un apartheid fonctionnel et physique qui a construit un «entre soi» d’où sont bannis les Palestiniens, poussés dans leur quotidien à vivre à l’«extérieur» de là où ils vivent, dans un rapport d’hétérogénéité radicale avec leur milieu naturel et humain.

De la sacérisation

«Debout ici. Assis ici. Toujours ici.

Eternels ici. Nous avons un seul but, un seul : Être. »

Mahmoud Darwich, Etat de siège, Ramallah, janvier 2002, lors de la 2me intifada.

Le sociocide de la société palestinienne est gros de la sacérisation du peuple palestinien, dernier rejeton manifeste de cette machine de guerre sui generis, marque de fabrique de l’Israël-sioniste, le fond où s’inscrit la sacérisation étant celui-là même où le sociocide a établi sa demeure: le sionisme dans toutes ses variantes et composantes n’a jamais reconnu – et toujours pas – l’existence d’une quelconque légitimité palestinienne en Palestine.

Les Palestiniens, s’ils existent[4], existent à la manière dont existent les éléments naturels d’un paysage. Ils existent en fait, puisqu’ils sont là comme les arbres et les fleuves, mais n’existent pas en droit, leur existence ne devant pas se constituer en corps politique et social (un Pouvoir, un peuple, une nation)[5]. C’est bien pour cela d’ailleurs, que les noms par lesquels l’Israël-sioniste les a désignés se sont caméléonisés au gré des besoins et des circonstances.

S’ils n’ont jamais été «Palestiniens» comme tels -en dépit d’Oslo-, ils ont été désignés tour à tour comme «Arabes» les détachant de leur «palestinienneté» pour les fondre dans la masse arabe et les y noyer ; comme «Réfugiés» pour signer leur arrachement à leur terre natale et refouler les causes leur exil forcée; comme «Infiltrés» pour mettre au jour leur «intrusion» chez eux qui ne l’est plus; comme «Arabes israéliens» pour altérer définitivement leur identité de par cet oxymore et enfin comme «Terroriste» pour saluer la naissance de la Résistance palestinienne. Des êtres sans nom, des homo sacer: les homo sacer de l’Etat d’Israël.

A la question d’un journaliste: «Se tuer [se faire martyr], n’est-ce pas un échec? Ne vaut-il pas mieux vivre?», ‘Obeïda, 27 ans, candidate au martyre, de répondre: «Je suis vivante, mais pas vraiment. Comme tous les Palestiniens, je bois, je mange, je respire, mais ce n’est pas ça, la vie.» La réponse de ‘Obeïda correspond à ce que Georgio Agamben appelle, à la suite des Grecs, notamment d’Aristote, la «vie nue». Les Grecs, avance-t-il dans Homo sacer[6] avaient deux mots pour la vie: zôè (le simple fait de vivre) et bios (la vie articulée à la Cité).

Pendant que zôè est commun à tous les êtres vivants, dieux, hommes et animaux et indique la «vie nue»; bios qualifie la vie humaine dans la Cité, reproduite dans un contexte organisé socio-politiquement, et exclut à ce titre la «vie nue» qui ne peut être ordonnée politiquement. Un peuple sacer, c’est donc un peuple dont la vie, du fait qu’il est exclu de l’espace public et n’a pas droit de cité dans sa Cité, se réduit à la seule«vie nue».

Pour l’expliciter dans les termes d’un Jacques Rancière ou d’un Etienne Balibar[7], on peut dire qu’aux yeux de l’Israël-sioniste, les Palestiniens sont des «sans part», ils n’ont aucune «part» et ne doivent rien partager avec leur voisin tellurien: comme Palestiniens ils ne peuvent être ni les sujets de la politique, ni des sujets dans la politique; ils ne peuvent être sujets de la politique, car l’être, impliquerait qu’ils soient en droit d’«être en droit d’avoir des droits», de s’organiser «en vue de» … l’émancipation du joug colonial par exemple, la création de leur Etat;

Ni sujet dans la politique sinon à «être en droit d’avoir le droit» de faire entendre leur «voix historique» – et avoir le droit de dénoncer le «tort» qui leur a été fait et continue de l’être[8], ou leur «voix politique», et avoir droit au chapitre.

Réduit à n’être jamais «Citoyen» -ie, un sujet qui a le «droit d’avoir des droits»- il lui est donné d’exister et non d’être, et de n’exister que comme zoè jamais comme bios, le bios, condition de l’«être public», est, dans le cas palestinien, sa condition d’impossibilité puisque le bios lui est dénié et interdit.

Passe encore que le Palestinien ne soit pas un sujet de droit public, il n’est même pas «sujet de droit privé/civil». Il n’est pas «sans droit» dès lors que pour être «sans droit» il faut avoir la possibilité d’être «en droit» et d’«avoir des droits», ce qui lui est prohibé.

Dans l’Etat d’Israël c’est un «hors droit», un «en-dehors du droit» et s’il l’oubliait la mise en place du très puissant arsenal juridique -qui dessaisi les Palestiniens du «droit d’avoir des droits» et les livre au seul répressif- viendrait le lui rappeler opportunément.

Le plus kafkaïen de ces dénis de droit est l’inénarrable «détention administrative»[9]. Héritée du Mandat britannique, elle permet à l’armée israélienne de détenir un Palestinien pour une période de six mois, renouvelable de manière indéfinie, sans inculpation ni procès.

A ce premier déni s’ajoute un autre: le «détenu administratif» est emprisonné sur la base du secret, les informations le concernant, considérées comme “secret défense”, ne lui sont pas accessibles et ne sont ni à lui ni à son avocat communiquées. Bouclant la boucle de ces dénis; un ordre de détention peut être renouvelé le jour même de son expiration sans que le détenu ou son avocat en ait été informé.

Israël, en se servant de la «détention administrative» comme d’une véritable politique systématiquement utilisée depuis 1948, veut précisément lui signifier qu’il est «hors-droit» et qu’il ne peut en avoir, privant le Palestinien ainsi détenu de la protection légale à laquelle il devrait avoir droit[10].

Brouillant les œufs kafkaïens dans une omelette orwellienne, les Palestiniens sont exposés continuellement au régime des punitions collectives; leurs chefs, au régime quasi-juridique des attentats ciblés; leurs prisonniers -et innombrables sont les Palestiniens prisonniers en Israël!- à l’enfer de la maltraitance et des tortures; collectivement aux traitements dégradants[11] et à l’indignité;

Ils se voient, pour «raison de sécurité», refouler par les «bouclages de territoires» décrétés par les autorités, perdant ainsi leur journée de travail c’est-à-dire leur gagne-pain, c’est-à-dire leur droit à la vie; droit qu’ils perdent tout aussi sûrement quand on les réduit au chômage pour cause de «suspension de permis»;

Le déni de leur droit est si banalisé que même les droits les plus élémentaires de la «vie nue», dans ce qu’elle a de «plus nue», leur sont déniés[12] puisqu’en leur coupant le courant on les condamne à vivre dans le noir quand l’alentour est illuminé, qu’en les privant d’eau potable on les condamne à vivre dans la soif pendant qu’à deux pas des animaux s’abreuvent, qu’en démolissant leur maison on les condamne au sans abri[13] pendant que les animaux domestiques ont le leur.

Mais il y pire. Comme aux plans juridique et politique, le Palestinien n’existe pas, il existe et vit non pas nulle part mais dans un «non lieu»[14] : pas d’ici, de Palestine en laquelle ils ne doivent pas être, ni d’ailleurs puisqu’ils sont ici et non ailleurs.

Dans cet écart entre l’ici et l’ailleurs, le Palestinien vit l’ordinaire de sa vie quotidienne dans un «non lieu» conformé par un espace/lieu de tension perpétuellement mortelle où s’affrontent sa volonté d’être à la volonté d’Israël de le lui ôter.

Au terme de cet itinéraire en dénis, démuni d’un espace public, dénué d’un espace privé, le palestinien peut se voir denier jusqu’au droit à la «vie nue», puisque il peut être effacé de la vie tout court.

Faisant appel au droit romain archaïque, Agamben ajoute que l’homo sacer est l’homme qui pouvait être tué par n’importe qui sans qu’il y eût homicide.

Et c’est bien le cas des Palestiniens en Israël comme en témoigne l’impunité ininterrompue de leur assassinat par des individus que les tribunaux préfèrent déclarés «débiles mentaux» pour ne pas avoir à les condamner.

Qui s’étonnera dès lors qu’Israël ait concentré contre lui un faisceau de haines de tout un peuple en colère?

De la mutation de l’ennemi

Les ennemis qui s’affrontaient au moment des guerres déclarées (1948, 1952, 1967), au moment donc des expulsions massives et des bains de sang, opposaient, du côté de la guerre contre les Palestiniens, un appareil guerrier: l’armée [Haganah puis Tsahal], groupes terroristes, ceux de Begin (Irgoun) et de Shamir (Stern) -futurs Premier/s ministres-, à la société palestinienne. Bref, des professionnels de la guerre contre des civils profanes en la matière.

Mais avec la mise en place du dispositif sociocidaire et des Accords d’Oslo, l’affrontement déborda la société militaire proprement dite empiétant sur l’entièreté de la société, du sociétal et du social.

Que la guerre fût l’affaire de la société et non plus l’affaire de la seule société «militaire», modifia en profondeur les termes de l’inimitié et l’espèce d’hostilité en cours dès lors que l’ennemi de l’Israël-sioniste est tout Palestinien du fait même de sa présence en Palestine et que l’ennemi du Palestinien sera en retour tout «colon» qui prétendrait l’en chasser, et par extension, tout Israélien.

Désormais, tout Palestinien est un ennemi et réciproquement: c’est la guerre de tous [les Israéliens] contre tous [les Palestiniens], mettant asymétriquement en guerre une «société nue» contre une autre militarisée, l’une pour sa survie, l’autre pour l’en empêcher. Le «terrorisme» alors -l’Intifada des couteaux par exemple, les attaques à la voiture bélier,…- sonne comme simple retour du refoulé.

Les accords d’Oslo, en réintroduisant le Palestinien sur la scène publique palestino/israélienne, devaient confirmer cette tendance et l’amplifier: avant Oslo, le véritable ennemi était l’ennemi de l’extérieur, le «revenant» -qu’il soit «infiltré» ou «résistant/terroriste»- qui venait d’au-delà des frontières.

Certes, le Palestinien de l’intérieur était bien un ennemi, mais comme qui dirait un «ennemi passif»: la menace qu’il représentait, bien qu’inscrite dans la culture des autochtones, ne s’actualisait pas hic et nunc en actes de guerre.

Après Oslo et le retour public du Palestinien en Palestine -et son retour sous le signe de la «Résistance», en dépit de sa défaite militaire et géopolitique- la menace s’intériorisa, l’ennemi devenant désormais un ennemi de l’intérieur, elle prit des allures effrayantes, notamment lors de deux Intifada/s.

Encadré: Déni, dénégation ou forclusion ?

Les sionistes l’ont toujours su. Ils ont toujours su qu’il leur fallait ruiner la Terre de Palestine pour établir la Terre d’Israël quand bien même ils le «dénéguèrent» [de «dénégation» (sic !)], le nièrent ou l’eurent forclos? La question est à débattre, nous retiendrons cependant dénégation puisque terme consacré par la coutume. Beaucoup d’ouvrages ont traité de cette question de la dénégation des Palestiniens par le délire sioniste, notamment les Nouveaux historiens mais bien avant eux, Uri Eisenzweig, Territoires occupés de l’imaginaire juif (Christian Bourgois, 1980, Chap. IV, pp. 76-88), auquel je renvoie plus particulièrement.

Les sionistes l’ont toujours su; dès la naissance de leur projet de «retour à Sion» ils savaient que leur mot d’ordre de ralliement «Un peuple sans terre pour une terre sans peuple» était un faux. En 1895, Théodore Herzl, fondateur de l’Organisation sioniste mondiale [OSM], recommandait, dans une note du 12 juin, de «Chasser la population pauvre [les Palestiniens] au-delà de la frontière en lui refusant du travail. Le processus d’expropriation et de déplacement doit être mené discrètement et avec circonspection».

En 1897, le premier Congrès sioniste, réuni en Suisse/Bâle, crée l’Organisation sioniste mondiale et pétitionne en faveur d’«un foyer pour le peuple juif en Palestine», Nahman Sirkin (1868-1924), fondateur du sionisme socialiste et présent au titre de membre du congrès, leur rappela que pour ce faire la Palestine «doit être évacuée pour les Juifs» (Rapporté par Ilan Pappé, Le Nettoyage ethnique de la Palestine, Fayard, 2008).

En 1905, Israël Zangwill [un autre des pionniers du sionisme] déclarait que les Juifs devront chasser les Arabes ou «faire face au problème d’une population étrangère de grande ampleur…» (Pappé, idem).

En 1911, un mémorandum adressé à l’Exécutif sioniste parle de «transfert de population limité [sic]» (Pappé. idem). A la conférence de la paix de Paris, Haïm Weizmann, futur président de l’Etat d’Israël, réclame une Palestine «aussi juive que l’Angleterre est anglaise» (Pappé, idem).

Trente ans plus tard, en 1936, Ben Gourion diagnostiquait: «Nous et eux, voulons la même chose: nous voulons tous les deux la Palestine. Et c’est le conflit fondamental.

En 1937, le Congrès sioniste de Zurich, discute ouvertement et souhaite publiquement d’un «transfert» des populations arabes. Dans son Journal (1940), Yosef Weitz [Fonds National Juif] confirmait Ben Gourion: «Entre nous, il doit être clair qu’il n’y a pas de place pour deux peuples dans ce pays … Il n’y a pas d’autre solution que de transférer les Arabes [Palestiniens] dans les pays voisins, de les transférer tous : pas un village, pas une tribu ne doit subsister. (…) C’est notre droit de transférer les Arabes.»

A l’extrême droite, Jabotinsky affirmait, en 1939:« les Arabes doivent laisser la place aux Juifs en Eretz Israël. S’il a été possible de transférer les peuples baltes, il est possible aussi de déplacer les Arabes palestiniens » (Pappé, idem). En juillet 1948, en pleine guerre, Itzhak Rabin, futur artisan des Accords d’Oslo, s’illustrait dans l’expulsion de 70.000 Palestiniens de Lydda/Lod et de Ramleh. «Nous marchions dehors aux côtés de Ben Gourion, Allon répéta la question: « Que devons-nous faire de la population ? » Ben Gourion agita la main en un geste qui signifiait: « Chassez-les ! » Allon et moi avons tenu conseil. J’étais d’accord avec lui qu’il était essentiel de les chasser.

En 1972, dans le Yediot Aahronot du 12 juillet, Yoram Bar Poreht une des notoriétés du sionisme invitait les dirigeants de l’Etat sioniste à appeler un chat un chat: «C’est le devoir des leaders israéliens d’expliquer à l’opinion publique, …, un certain nombre de faits oubliés avec le temps. Le premier de ces faits, c’est qu’il n’y a pas de sionisme, de colonisation ou d’Etat juif, sans l’éviction des Arabes (Palestiniens) et l’expropriation de leurs terres.»

Une trentaine d’années plus tard, en 2005, Ariel Sharon, alors premier ministre, incitait, lors d’un meeting de militants du parti d’extrême droite Tsomet, les Israéliens à s’emparer de toute parcelle de terre palestinienne qui leur tomberait sous la main: «Tout le monde doit bouger, courir, et s’emparer d’autant de collines qu’il est possible pour agrandir les colonies parce que tout ce que l’on prendra maintenant restera à nous. Tout ce que nous ne prendrons pas par la force, ira à eux.»

Dans la foulée de la reconnaissance états-unienne, le 6 Janvier 2018, de Jérusalem captale del’Etat d’Israël, le Yediot Aharonot du 28 Janvier 2018 révèle que le Likoud -parti que dirige Netanyahou, premier ministre en exercice- déposera à la Knesset, un projet de loi pour l’annexion de la Cisjordanie.

Références

[1] Léviathan Chapitre XIII

[2] Concept qui, se cherchant encore, se définit de plusieurs manières. Cf. par exemple, celles qu’en donne le rapport final du Tribunal Russel pour la Palestine (TRP), lequel TRP suit la lecture de Abdel Jawad-Saleh; Sari Hanafi et Linda Taber lui préfèrent le terme de «spatio-cide» pendant que Baruch Kimmerling celui de «politicide». Comme toujours dans ces périodes de tâtonnements, tous disent la même chose sans dir tout à fait la même chose.

[3] L’opération menée par Israël en 2002, contre Naplouse en Cisjordanie, apparaît comme l’un des tournants des nouvelles formes de guerre. Lors de cette offensive, l’armée a entrepris d’enfoncer les murs mitoyens, de défoncer des plafonds et des planchers des maisons afin de les traverser, de se déplacer tout au long de couloirs percés de maison en maison dans le labyrinthique inextricable de la cité. Voir, Eyal Weizman, À travers les murs. L’architecture de la nouvelle guerre urbaine [d’Israël], Paris, La Fabrique, 2008.

[4] Leur existence est soit niée, soit réduite à l’animalité.

Existence niée: le fameux mot d’ordre «Une terre sans peuple pour un peuple sans terre». Ou bien ces propos de Golda Meir: «Comment pourrions-nous rendre les territoires occupés ? Il n’y a personne à qui les rendre» (8 mars 1969) et pour preuve qu’il n’y a personne à qui les restituer, la même avançait trois mois plus tard un autre fait historique: «Il n’y a pas de peuple palestinien. Ce n’est pas comme si nous arrivions et les chassions de leur propre pays. Ils n’existent pas !», Sunday Times du 15 Juin 1969.

Existence réduite à l’animale condition: «Les Palestiniens sont des bêtes qui marchent sur deux jambes», Menahem Begin, discours à la Knesset du 25 juin 1982; «Lorsque nous aurons colonisé le pays, il ne restera plus aux Arabes que de tourner en rond comme des cafards drogués dans une bouteille», Raphael Eitan, chef d’Etat-major, New york Times, 14 avril 1983; «Les Palestiniens seront écrasés comme des sauterelles», Yitzhak Shamir, 1er avril 1988; «Les Palestiniens sont comme les crocodiles, plus vous leur donnez de viande, plus ils en veulent», Ehud Barak, 28 août 2000, Jerusalem post, 30 août 2000. Eléments naturels, du paysage; pas plus.

[5] Ce n’est pas le seul discours. Il y en a eu et il y en a d’autres, mais ils ne sont pas ou ne sont plus audibles ; d’autant que celui-là auquel nous nous référons s’est inscrit dès les origines comme discours institué de l’Israël-sioniste, que les décideurs soient de gauche ou de droite, religieux ou laïcs. Pour qui revient à notre problématique, il sera aisé de comprendre pourquoi cet autre discours – celui qui fait de la nécessité de reconnaitre le fait Palestinien comme nation, peuple et Etat, et le «mal» qu’il a dû subir du fait de l’«invention» de l’Etat d’Israël – est, dans mon propos, passé sous silence: il ne fait pas du Palestinien un «ennemi» …objet de mon propos. Il est impossible, par exemple, pour moi qui étais assiégé, pendant l’été 1982 par l’armée israélienne à Beyrouth ; il m’est impossible d’oublier que seuls, dans l’entièreté des pays et des Etats du Proche/Moyen-Orient, arabes et musulmans, seuls des Juifs, citoyens d’Israël, ont manifesté contre cette invasion.

[6] Giorgio Agamben, Homo Sacer: le pouvoir souverain et la vie nue, Le Seuil, «L’ordre philosophique», Paris, 1998. A mes dépens, évidemment.

[7] Jacques Rancière, La Mésentente. Politique et philosophie, Ed. Galilée, Paris, 1995; Etienne Balibar, La Crainte des masses. Politique et philosophie avant et après Marx, Ed. Galilée, 1997.

[8] En guise de reconnaissance de leur droit, la Knesset a voté une loi contre la commémoration de la Nakba: le mardi 19 avril 2011, elle a adopté une loi pénalisant les organismes qui commémorent la Nakba de 1948. Présenté par le parti national-populiste Israël Beiteinou du ministre des Affaires étrangères Avigdor Lieberman, le projet de loi a été définitivement adopté.

[9] Le nombre de Palestiniens «détenus administratifs», «pour des raisons de sécurité» a, selon un apport de l’ONU rendu publié jeudi 26 mars 2014, augmenté de 24%, avec 5 258 prisonniers en moyenne mensuelle l’an dernier. (SPN)

[10] Des centaines de Palestiniens «détenus administratifs» croupissent dans les geôles depuis parfois plus de six ans, sans inculpation, ni procès, ni instruction.

[11] «Depuis trois semaines, les Palestiniens de Jérusalem-Est endurent une punition collective : la « dirty water », comme on l’appelle ici. Chaque fois qu’une manifestation a lieu – et il s’en produit presque chaque soir dans la partie orientale de la Ville sainte, depuis les événements de Gaza – un camion blanc passe sur les lieux et projette un mystérieux liquide pestilentiel. Tout s’en retrouve imprégné : aussi bien les riverains [innocents] que les manifestants, les façades des maisons et des immeubles, les fenêtres, les trottoirs, la chaussée, les arbustes, les fleurs… Que contient ce produit? (…) L’odeur qui se dégage de la « dirty water » agresse les narines. Elle colle aux vêtements et à la peau, et il est impossible de s’en débarrasser pendant deux ou trois jours. […] Si les habitants de Jérusalem-Est se plaignent depuis trois semaines de cette eau sale et malodorante, le procédé n’est pas nouveau. Les forces israéliennes ont commencé à se servir de cette « dirty water », -surnommée « skunk » (appellation en anglais de la mouffette, animal redouté pour son odeur) en 2008. Un correspondant de la BBC décrivait alors cette arme « non létale, mais terriblement efficace » en ces termes: « Imaginez la chose la plus immonde que vous ayez déjà sentie. Un mélange irrésistible de viande pourrie, de vieilles chaussettes qui n’ont pas été lavées depuis des semaines et l’odeur âcre d’un égout à ciel ouvert ».» Florence Beaugé, «L’ »eau sale », arme antiémeute et punition collective à Jérusalem-Est», LE MONDE | 29.07.2014.

[12] Dans un rapport de l’ONU, rendu public mercredi 31 mai 2017 à l’occasion du 50e anniversaire de l’occupation israélienne, David Carden, directeur de l’OCHA (Bureau des Affaires humanitaires des Nations unies, dans les Territoires palestiniens) expertise que les «politiques» et les «pratiques» d’occupation appliquées depuis 50 ans par Israël aux Territoires palestiniens sont la principale raison des maux humanitaires de leurs habitants: les Palestiniens, écrit-il, sont régulièrement confrontés «à la violence, au déplacement, aux restrictions d’accès à des services et des revenus ainsi qu’à d’autres violations des droits, dont l’impact est disproportionné pour les plus vulnérables, notamment les enfants ».

[13] Rien qu’en 2016, en Cisjordanie, le nombre de Palestiniens déplacés à cause de la démolition de leur maison par Israël a atteint un «record depuis 2009» avec 1 601 personnes déplacées dont 759 enfants». Record battu en 2017, où 1 215 Palestiniens ont été expulsés de leur domicile -détruit par les autorités israéliennes- en Cisjordanie et à Jérusalem-Est.

[14] Non-lieu ici ne renvoie pas au «non-lieu» juridique.

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