La Russie et l’Islam, partie 2 : L’Orthodoxie russe

Russie et Islam

La plupart des personnes supposent que la Russie est un pays orthodoxe chrétien et que l’Église Orthodoxe russe est le leader spirituel du peuple russe. Ceci est une vue très superficielle et, je dirais même, fondamentalement erroné. Pour expliquer ce que j’entends par ceci, je devrais expliquer quelque chose d’absolument crucial et encore fondamentalement mal compris par la grande majorité des gens, y compris beaucoup de russes. L’Église Orthodoxe russe comme institution et la spiritualité Orthodoxe russe a été sévèrement persécutée depuis plus de 300 ans. Si crucial est ce phénomène que je devrai faire une digression historique courte dans l’histoire de la Russie.

A partir du moment où la Russie fut baptisée dans le Christianisme par le Saint Vladimir en 988 jusqu’au 17ème siècle, règne du Tsar Aleksei Mikhailovich, l’Église Orthodoxe était l’essence organique de la civilisation russe. D’après les mots d’Alexander Soljenitsyne :

Dans son passé, la Russie a connu un temps où l’idéal social n’était pas la gloire, ou la richesse, ou le succès matériel, mais un mode de vie pieux. La Russie a été alors trempée dans un Christianisme Orthodoxe qui est resté vrai pour l’Église des premiers siècles. L’Orthodoxie de ce temps a su sauvegarder son peuple sous le joug d’une occupation étrangère qui a duré plus de deux siècles, en parant en même temps les coups iniques des épées des croisées occidentales.

Pendant ces siècles, dans notre pays, la foi Orthodoxe est devenue part entière du modèle de pensée et de la personnalité de nos gens (peuple), des formes de vie quotidienne, du calendrier de travail, des priorités dans chaque engagement, de l’organisation de la semaine et de l’année. La foi était la force de formation et d’unification de la nation

Le 17ème siècle, cependant, a vu un changement brusque et violent de cet état de choses. De nouveau, dans les mots de Soljenitsyne :

Mais dans 17ème siècle, l’Orthodoxie a été gravement affaibli par un schisme interne. Dans le 18ème, le pays fut secoué par les transformations imposées de force par Pierre I, qui ont favorisé l’économie, l’état et l’armée  au dépend de l’esprit religieux et de la vie nationale. Et accompagné de ces « lumières » de son tsar empereur, la  Russie a senti la première bouffée de laïcité; ses poisons subtils ont pénétré les classes instruites au cours du 19ème siècle et ont ouvert le chemin au Marxisme. Au temps de la Révolution, la foi avait pratiquement disparu dans les cercles instruits; et parmi les sans instruction, sa santé était menacée.

Au moment où le Tsar Nicholas II a hérité du trône en 1896, la société russe souffrait d’une crise spirituelle profonde : la plupart de la classe dirigeante a été fortement laïcisée ; complètement matérialiste, presque chaque famille aristocratique avait joint la Franc-maçonnerie, tandis que le reste du pays, composé essentiellement de paysans, était nominativement chrétien orthodoxe, mais pas de la façon profonde que la nation russe avait connu avant le 17ème siècle.

Des tsars russes finissaient souvent par être les réels  persécuteurs de l’Église Orthodoxe russe, en particulier ceux sur qui l’aristocratie russe et l’Ouest ont accordé le titre « de Grands ». Peter I, le prétendu « Grand » décapita l’Église Orthodoxe russe en supprimant le titre de Patriarche du responsable de l’Église, le remplaçant par «le Saint Synode », dirigé par un bureaucrate laïc tenant le rang du «  Procureur en chef » et qui ne devait pas même être Orthodoxe lui-même. De facto et de jure, en 1700 l’Église Orthodoxe russe est devenue une institution d’état, comme un ministère. Sous Catherine I, aussi appelé «le Grand », les moines ont été persécuté avec une telle méchanceté que c’était en réalité  clandestin pour eux de posséder une simple feuille  de papier dans leur cellule monastique, de peur qu’ils n’écrivent quelque chose contre le régime.

D’autres Tsars (comme Alexander II, ou Alexander III) étaient beaucoup plus respectueux de l’Église et le Tsar Nicholas II, qui était un homme profondément religieux et pieux, a même rétabli l’autonomie de l’Église en lui permettant d’élire un nouveau Patriarche.

Et pourtant, généralement, l’Église Orthodoxe russe a subi un processus d’affaiblissement quasi-continu sous les effets combinés de persécutions manifestes et de la laïcisation plus subtile du 17ème au 20ème siècle.

Au 20ème siècle pendant le règne de Tsar Nicholas II, l’Orthodoxie russe a vu une courte mais étonnante renaissance immédiatement suivie par une persécution massive conforme à l’autorité bolchevique dont la méchanceté et l’échelle étaient sans précédent dans l’histoire de l’Église. De nouveau, dans les mondes de Soljenitsyne :

Le monde n’avait jamais connu auparavant un impie aussi organisé, militarisé et avec une ténacité si malveillante que l’appareil Marxiste. Dans le système philosophique de Marx et Lénine et au cœur de leur psychologie, la haine de Dieu est la force agissante principale, plus fondamentale que toutes leurs prétentions politiques et économiques. L’athéisme militant n’est pas simplement fortuit ou marginal à la politique communiste; ce n’est pas un effet secondaire, mais le pivot central. Les années 1920 en URSS ont été témoin d’un cortège ininterrompu de victimes et des martyrs parmi le clergé Orthodoxe. Deux métropolites ont été tués, un de ceux qui, Veniamin de Petrograd, avait été élu par le vote populaire de son diocèse. Le patriarche Tikhon lui-même est passé par les mains du Cheka-GPU et est ensuite mort dans des circonstances suspectes.

Un grand nombre d’archevêques et d’évêques périrent. Des dizaines de milliers de prêtres, des moines et des nonnes, sous la pression du Chekists, pour renoncer à la parole de Dieu, ont été torturées, tués dans des caves, envoyés aux camps, bannis à la toundra du Nord lointain, ou envoyé à la rue dans leur vieillesse sans nourriture ou abri. Tous ces martyrs Chrétiens sont allés inébranlablement à leurs morts pour la foi; les cas d’apostasie étaient rares. Pour des dizaines de millions de laïcs, l’accès à l’Église était bloqué et on leur interdit d’élever leurs enfants dans la Foi : des parents religieux étaient arrachés de leurs enfants, on les jetait en prison, tandis qu’on  détournait leurs enfants de la foi par des menaces et des mensonges…

Ceci est une histoire complexe et tragique que je ne peux détailler plus ici, donc j’insisterai seulement sur une conséquence importante de ces événements : l’Église Orthodoxe russe se fend finalement en au moins 4 groupes distincts :

a) L’Église Orthodoxe « officielle » ou « d’état », qui est finalement devenue le Patriarcat de Moscow. En grande partie composé d’ecclésiastiques modernes, cette Église soviétique « officielle » a non seulement niée  la réalité de la persécution des chrétiens en Russie, mais elle a souvent collaboré activement à ces persécutions (en dénonçant des ecclésiastiques « subversifs », par exemple).

b) Le « Josephites » composé des adeptes du métropolite Joseph de Petrograd, ils ont ouvertement refusé de soumettre l’Église au régime Bolchevique et étaient finalement des martyres pour leur position. Certains ont joint le groupe suivant

c) « L’Église de Catacombe ». Elle était une organisation clandestine dirigés  par des évêques secrets, qui ont rejeté le prétendu droit des Bolcheviks à diriger l’Église, elle  est entré profondément dans la dissimulation, disparaissant de la vue publique.

d) « L’Église orthodoxe russe à l’étranger » : composé d’exilés,  l’organisation, créée par Anthony Métropolitain de Kiev qui, avec la bénédiction de Patriarche Tikhon, unissait la plupart des russes orthodoxes qui s’étaient enfui de l’Union soviétique.
Il est important de souligner ici que même si les Josephites, l’Église de Catacombe et l’Église des russes de l’étranger avaient très peu de moyen de communication entre eux, ils étaient tous en communion  et se  reconnaissaient comme les branches légitimes de l’Église Orthodoxe russe, bien que chacun dans des circonstances uniques et spécifiques. Aucune relation avec l’Église « soviétique » officielle, dénoncée par les trois groupes comme illégale  et comme l’outil satanique des Bolcheviks.

Pourquoi tout ceci est si important ?

Parce que l’actuelle  Patriarcat de Moscou est un descendant direct de ce premier groupe, qui a été unanimement rejeté par des dizaines de milliers des saints, martyrisés pour leur foi par le régime Bolchevique. En termes théologiques patristiques, le Patriarcat de Moscou et ses membres est caduque, c’est-à-dire, ceux qui n’avaient pas le courage de résister aux persécuteurs de l’Église ont donc coupé leur communion à l’Église. Le fait qu’ils aient créé une entité ecclésiastique dans des conditions interdites par le droit canonique les fait « schismatiques ». Le fait qu’ils ont développé un enseignement spécifique (« Sergianisme » : l’idée que l’Église peut être sauvé par voie de compromis avec le mal)  pour justifier de telles actions les fait « des hérétiques » (notez s’il vous plaît que dans un discours théologique, des termes comme hérétique ne sont pas des insultes, mais simplement des indicateurs d’une condition spirituelle spécifique)

Cette analyse est une mini-vue-d ‘ensemble extrêmement superficielle et même simpliste d’un long sujet extrêmement complexe et je demande la compréhension de ceux qui en savent et qui pourrait être épouvanté par la simplicité de mon analyse. J’en suis conscient, mais ceci n’est simplement pas le temps et l’endroit pour écrire une histoire convenable de l’Orthodoxie russe du 20ème siècle. Le seul autre détail historique que j’ajouterai ici est que pendant la Deuxième Guerre mondiale, Staline a considérablement atténué certaines des pires persécutions contre l’Église et que ces persécutions, ont partiellement repris sous Kroutchev. De nouveau, je fais des excuses pour la sténographie de mes propos et je demande que vous preniez seulement les deux concepts importants suivants :

a)      Le russe Orthodoxe a été continuellement affaibli les 300 dernières années.

b) L’organisation assurant officiellement la représentation de l’Orthodoxie russe fait objet de litiges au niveau de sa légitimité et fait naître de profonde suspicion, même parmi les gens très religieux.
Je dois maintenant dire quelques mots du Patriarcat de Moscou moderne comme il est aujourd’hui, plus de deux décennies depuis la fin des persécutions antireligieuses.

D’abord, c’est de loin l’institution la plus « soviétique » de l’État russe. Ou, pour parler autrement, il est de loin l’héritage le moins réformé de l’ère soviétique. Pour empirer les choses, il est aussi actuellement dirigé par un individu notoirement corrompu, « le Patriarche Kirill I, un individu rusé et tout à fait malhonnête, connu pour ses opérations d’affaire louche et pour son adhérence enragée au prétendu « Mouvement Œcuménique » (une hérésie du point de vue Orthodoxe). Par-dessus le marché, il y a quelques preuves évidentes que Kirill I pourrais être un cardinal secret de mouvance papiste, un « cardinale in pectore » ; s’il est vrai, ceci est probablement utilisé contre lui par les services de sécurité russes pour s’assurer qu’il fait ce que le Kremlin dit.

Pour toutes ses fautes, le Patriarcat de Moscou accomplit un rôle extrêmement important pour l’état russe : celui de remplaçant idéologique de l’idéologie Marxiste abandonnée officiellement.

On peut souvent entendre la déclaration qu’environ 70 % des russes sont des chrétiens orthodoxes. Ceci est faux et fortement trompeur. Selon des données publiées sur Wikipédia, environ 40 % des russes sont chrétiens orthodoxes. Mieux. Mais que cela signifie-t-il vraiment ? Surtout que ces russes s’identifient à travers les traditions Orthodoxes russes, qu’ils essayent de vivre par l’éthique des chrétiens et qu’ils se considèrent comme Orthodoxe. Mais si nous prenons les chiffres publiés annuellement par les autorités de la ville de Moscou sur la célébration du service religieux  le plus important dans la tradition Orthodoxe – Pâques (appelé « Paskha »), nous voyons que seulement environ 1 % des Moscovites y a en réalité assisté. Qu’en est-il des 39 % restants ?

Il est impossible de se procurer un vrai chiffre mais j’évaluerais  5 % de la population russe comme profondément et consciemment religieuse. Et pourtant, le Patriarcat de Moscou joue un rôle crucial dans la structure du pouvoir du Kremlin : non seulement il fournit un remplaçant à l’idéologie Marxiste maintenant disparue, mais  il sert  à l’organisation d’une éducation patriotique,  offrant une série de symboles bien reconnus (de belles églises, le chant religieux, des icônes, des croix…) qui peuvent être utilisés comme symboles nationaux (plutôt que des symboles spirituels). Ces symboles nationaux sont reconnus, et non nécessairement approuvés, par plus de 40 % des russes qui sont nominativement Orthodoxes. Pour paraphraser l’expression américaine « se rallier autour du drapeau », les russes sont de nos jours encouragés « à se rallier autour de la croix » même si sur un niveau interne profond ils ne comprennent pas vraiment, ce que le symbole de la Croix signifie dans le Christianisme Orthodoxe.

Laissez-moi vous donner un exemple de ce à quoi tout ceci finit par ressembler. Lisez la transcription du discours que Vladimir Poutine fait au Conseil d’Évêques du Patriarcat de Moscou. Du patriotisme, du patriotisme et plus de patriotisme. Pas un seul mot consacré aux sujets spirituels. Pas un. Ce discours pourrait avoir été fait à une assemblée de fonctionnaires d’un département idéologique du PCUS.

Pour le Patriarcat de Moscou, cette collaboration serrée avec le Kremlin a aussi un avantage immense : elle lui accorde une légitimité que l’histoire rejette sans ambiguïtés. Tandis qu’il demeure toujours des restes de l’Église de Catacombe en Russie et tandis qu’à l’extérieur de la Russie il y a toujours l’Église Orthodoxe à l’étranger, ces organisations sont minuscules comparées à l’énorme Patriarcat de Moscou, avec plus de 100 évêques, 26 000 paroisses et 100 000 000 de membres officiels. Et quand un de ces petits groupes réussit dans la collecte de fonds pour ouvrir une petite paroisse quelque part en Russie, le Patriarcat de Moscou peut toujours compter sur la police anti-émeutes locale pour les expulser et leur rendre la construction.

Je m’excuse encore une fois pour le degré extrême de simplification dont j’ai dû me contenter pour écrire cette vue d’ensemble. Ce que je viens de mentionner représente les facteurs de fonds essentiels qui doivent être gardés à l’esprit en examinant le sujet de la Russie et l’Islam.

Particulièrement il doit être clairement compris que l’Église Orthodoxe officielle, le Patriarcat de Moscou, n’est pas un facteur important dans la relation dialectique entre la société russe et l’Islam, ne serait-ce que parce qu’à l’intérieur de la société russe le statut de la foi Orthodoxe est extrêmement affaibli. Autrement dit, le sujet « la Russie et l’Islam » ne devrait pas être confondu avec le sujet « le Christianisme Orthodoxe et l’Islam ».

De beaucoup de façons, la Russie moderne est néo-orthodoxe, para-orthodoxe ou même le post-orthodoxe, mais définitivement plus Orthodoxe.

Ceci permet de se poser la question suivante : si l’éthos dominant de la société russe n’est plus le Marxisme  et s’il n’est plus vraiment l’Orthodoxie chrétienne, alors qu’est-il ?  En dehors d’être principalement anti-occidental ou anti-capitaliste, quelles valeurs la société russe défend-elle et comment réagit elle aux valeurs offertes par l’Islam ? Ceci sera le sujet du verset suivant.

Le Saqr (The Saker)

Article original en Anglais :

vineyardsaker.blogspot.com/2013/02/russia-and-islam-part-two-russian.html

traduit par :

http://axedelaresistance.com/

Articles à venir :

La Russie et l’Islam, partie 3 : Politiques internes russes

La Russie et l’Islam, partie 4 : « L’Islam » comme une menace

La Russie et l’Islam, partie 5 : « L’Islam » comme un allié

La Russie et l’Islam, partie 6 : Le Kremlin

La Russie et l’Islam, partie 7 : Prévisions météo

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