La santé dé(sin)formée

À lire autant de formules toutes faites comme « Il n’est pas acceptable en France de voir encore des enfants mourir de la rougeole », on en finit par se demander si les journalistes n’ont pas des consignes pour répéter ces mensonges. Manque de culture ? Manque de vérifications ? Peut-être les deux. Mais nous passons un cap aujourd’hui, car il semblerait que le simple relai d’information soit désormais également oblitéré.

 

Ainsi, l’action de l’Appel à la Raison, un mouvement à l’initiative du prix Nobel Luc Montagnier et du professeur Joyeux réunissant près de 6 000 professionnels de la santé, et ayant pour but d’obtenir un débat scientifique sur l’obligation vaccinale de ce début d’année, est totalement passé sous silence dans les médias traditionnels. L’information « santé » est bel et bien verrouillée dans les médias. Alors quoi : censure ? Des amis journalistes « mainstream » (l’amitié est sacrée !) nous ont donné leur version, vécue de l‘intérieur. Leur éclairage permet de comprendre les rouages bien huilés du traitement des sujets « santé » dans les médias. Malheureusement, le bilan est vite fait et aboutit en bout de chaîne à une véritable désinformation.

 

Pas de pluralité d’opinion pour les sujets médicaux

Il faut rappeler les évidences : le journaliste est employé pour fournir un travail qui doit être le reflet, non d’un seul homme, mais d’une rédaction toute entière. Ce n’est donc pas complètement son opinion personnelle qu’on lui demande d’exprimer, mais un ersatz, issu d’une ligne éditoriale précise, petite nuance qui en définitive change tout… Si le « rubricard » n’a vraiment pas beaucoup de marge de manœuvre, « l’éditorialiste » en revanche est censé pourvoir donner un avis personnel. Il ne s’autorisera cependant à le faire que dans un cadre qui le permet, comme le traitement de sujets de société ou d’éthique, pour appuyer un parti pris ou une idée. Il se met alors au service d’une vision du monde ou d’un courant particulier.

Le cadre cependant est limité à ce qui est jugé compatible avec des divergences d’opinion. Car du sujet « société » au sujet « scientifique », champ qui englobe les sujets « santé », il y a un fossé que même l’éditorialiste ne peut pas franchir. Le sujet « scientifique » ne se discute pas, pour reprendre la formule désormais célèbre de notre ex-ministre de la santé Marisol Touraine. En effet, la médecine est considérée, à tort bien entendu, comme une science pure et dure. Elle ne laisse pas de place à la controverse : on a vrai ou on a faux, et il n’existe pas de nuance entre les deux. Dans nos professions, nous n’avons que trop l’expérience de ces diktat très bien illustrés par le pouvoir d’organismes comme la Haute Autorité de la Santé. Ces institutions ont en effet pris le pouvoir et décident, assez arbitrairement quand on y regarde de plus près, de ce qu’est une « bonne » ou une « mauvaise » pratique médicale. Les médecins de terrain savent combien cette idée de courte vue est arrogante ! Mais sans doute pas le grand public qui croit y voir l’autorité de la science et du vrai. Et sans doute pas non plus les journalistes.

Et lorsqu’un éditorialiste éclairé veut aborder un sujet médical comme la vaccination, il ne peut hélas le faire que sous l’angle neutre de la réflexion philosophique. Par exemple : « La politique de santé publique doit-elle passer par l’obligation coercitive ? ». Dans ce cas, il traite plus la question de l’obligation que celle de la vaccination, angle d’éthique politique, dans lequel il sera plus légitime à livrer son opinion personnelle.

 

La neutralité journalistique 

Il faut savoir que le mythe de la « neutralité journalistique » domine encore plus dans les rubriques scientifiques. Un journaliste ne peut se permettre d’être militant pro ou anti vaccins, au risque de perdre toute légitimité. En prenant parti, il se décrédibiliserait aux yeux de ses confrères, interlocuteurs et sans doute une partie de son lectorat. Car il aurait quitté la sacro-sainte zone de neutralité. On lui rappellerait bien vite qu’il est seulement journaliste, et non pas médecin ou scientifique. Sa posture doit donc être neutre et crédible. Une règle tacite veut que le journaliste ne se fasse pas l’écho d’idées considérées comme non officielles, c’est-à-dire « non autorisées », contribuant ainsi à graver dans le marbre ce qui sert de vérité unique. Il doit pouvoir justifier de son bon travail grâce au sérieux de ses informations. Et comme ce qui est officiel est un gage de sérieux, les journalistes s’appuient donc sur des données officielles, et citent des sources qui ne prêtent pas au débat. Pour se faire, ils interviewent des personnalités jugées fiables et scientifiques : chercheurs reconnus, médecins affiliés au Conseil de l’Ordre, c’est-à-dire appartenant à l’establishment. Même chose pour leurs références qui émergent d’organismes officiels : OMS, Inserm, ministère de la santé.

Ainsi s’opère un glissement : les journalistes puisent leurs informations neutres auprès de sources officielles, mais investies de la « vérité scientifique » du sujet. C’est ainsi que le neutre devient l’officiel, et que l’officiel fait table rase de tout le reste. C’est ce procédé qui instaure le cercle vicieux des informations accréditées, excluant ainsi tout autre point de vue, et contribuant à rabâcher ce que l’on entend et lis partout. L’officiel incarne le Vrai, tout le reste est suspect.

 

Le devoir d’information responsable

Les journalistes santé fournissent donc de l’information objective moulée à la pensée médicale unique. Mais pour monter d’un cran dans cet engrenage de désinformation, ils le font de surcroît avec le prisme de la responsabilité. Tout comme la directrice de crèche, quelle que soit son idée personnelle sur les vaccins, s’oblige à un droit de réserve sur le sujet, le journaliste responsable ne peut se permettre de tout dire au lecteur. Les journalistes ont le sentiment d’avoir une responsabilité pour leurs lecteurs et veillent à ne pas les inciter à faire « n’importe quoi ». Et même si certains n’en pensent pas moins, ils ne peuvent prendre le risque d’exercer une mauvaise influence sur la population. Pour revenir à la vaccination, le débat est d’autant plus piégé qu’on invoque le concept de responsabilité collective, et donc citoyenne, qui sert de veto à toute contestation. On fait passer l’idée que ne pas se vacciner est une attitude à la fois égoïste et inconsciente, et on assène le leitmotiv qu’il faut se vacciner, non seulement pour soi mais pour toute la société. C’est le message « responsabilisant » qui incite à sortir du plan personnel pour la bonne cause.

Ainsi, on alimente l’idée que les questions de santé publique doivent transcender à la fois la liberté individuelle et le point de vue personnel. De ce fait, la décision personnelle de vacciner ou de ne pas vacciner leurs propres enfants ne sort pas de la sphère privée, et n’entre absolument pas en ligne de compte pour influencer le contenu de leurs articles. Il s’agit tout bonnement de la posture infantilisante du « faites ce que je dis, pas ce que je fais ».

 

L’incursion de la pensée alternative

Mais soyons justes. Il existe toutefois des moyens aux journalistes consciencieux de laisser entendre un autre son de cloche. Par exemple, quand les journalistes évoquent la mobilisation anti-vaccins, comme Le Monde l’a fait  [1], ils font leur travail en leur donnant la parole. C’est déjà pas mal, mais c’est « anglé », c’est-à-dire présenté, sous forme de verbatim et donc d’une collection de convictions personnelles pas forcément bien organisées. De fait, cela amoindrit la portée de ce qui aurait pu jouer le rôle de contre-argumentation solide.

Une autre manière de faire passer des infos vient des pages « Débat » des journaux. Dans ce cas, ce sont des chercheurs, médecins, collectifs, qui prennent sur eux la responsabilité d’exprimer une opinion et non le journal lui-même, qui ne fait que relayer. Pour exemple, la tribune parue dans Le Monde : Obligation vaccinale : « un troisième camp existe ». Il faut faire remarquer que, les tribunes étant gérées par les journalistes et rédacteurs en chefs, on peut se réjouir du fait qu’il reste bien des gens de bonne volonté pour ne pas refuser leur publication au nom de principes idéologiques et militants pro-vaccins.

Ainsi, il arrive heureusement qu’une information iconoclaste vis-à-vis de la médecine orthodoxe passe ce filtre normatif. Cela a été le cas avec la remise en cause des statines, sujet dont le Nouvel Obs a fait une couverture et un grand dossier en septembre 2015. Pour cela les journalistes avaient besoin de pouvoir s’appuyer sur le travail d’une personnalité scientifique reconnue, comme le Docteur Philippe Even qui publiait à l’époque La Vérité sur le cholestérol aux éditions du Cherche-Midi. Ce dossier a suscité énormément de contre-tribunes parfois violentes, parfois à la limite de l’insulte contre le Dr Even. Les débats et critiques ont été bien sûr relayés par le Nouvel Obs pour ne pas froisser une partie de son lectorat, ni sembler mener une croisade anti-statines, mais paraître se faire simplement l’écho d’un débat existant. Et on voit que c’est déjà pas mal ! [2]. Philippe Even a été considéré comme un interlocuteur à part entière et a été invité de nombreuses fois pour parler du sujet des statines.

Le traitement réservé à Isabelle Adjani fin 2017 pour son discours anti-vaccin est tout autre en revanche. En effet, elle a utilisé sa carte blanche sur l’antenne de France Inter pour défaire la ligne vaccinale officielle, et ce de façon sourcée et très argumentée [3]. Mais à la différence du docteur Even qui avait bénéficié du label scientifique, Isabelle Adjani est une artiste, donc forcément plus émotionnelle et plus superficielle. L’article du Monde du 10 octobre 2017 qui titre Isabelle Adjani, nouvelle icône des « antivax », est un bon exemple du traitement frileux des médias mainstream d’une idée dissidente. Voici un extrait de l’article qui donne le ton :

« Si les antivaccins ont applaudi sa prestation « courageuse », de nombreux auditeurs ont écrit à Bruno Denaes, le médiateur de Radio France, pour se plaindre qu’une actrice puisse asséner des propos pareils à une heure de grande écoute. Dans un billet consacré à l’affaire, il donne la parole à une journaliste scientifique qui rectifie : « Malheureusement, c’est une contrevérité énorme. Les vaccins n’ont jamais tué, ils ont sauvé des vies. » »

On voit ici que la journaliste scientifique n’a, elle, pas besoin d’argumenter, ni de prouver ce qu’elle avance, mais en revanche dispose bien du dernier mot.

 

On ne gagne pas à chaque fois

La condition pour que les informations anti-doxa médicale circulent, est donc de trouver une personnalité jusqu’alors validée par les instances officielles (et donc par les médias), qui subitement s’empare d’une croisade à la manière d’un lanceur d’alerte. Il deviendra ainsi un personnage médiatique, il aura des arguments solides et compréhensibles, et sera suffisamment costaud pour affronter les commentaires passionnels et désobligeants. On pourra l’interviewer dans les rubriques « Santé », car alors ces propos relèveront de sa propre responsabilité et non de celle du média en question. Le professeur Even a joué ce rôle pour les Statines et la mayonnaise a pris. En revanche, le professeur Joyeux, qui a tenté de jouer ce rôle pour les vaccins, a semble-t-il perdu la partie dans les médias traditionnels. Il a été décrédibilisé par plusieurs prises de parole, et enfoncé par une radiation de l’Ordre. Si on continue de parler de lui, souvent à son désavantage, il semblerait bien qu’il ne soit plus beaucoup invité désormais. Déjà en juin 2015, un article de Science et Vie parlait « d’angle sulfureux », de « propos anxiogènes » tout en faisant fait la part belle à la ministre de la Santé, présentée comme arbitre stable et rationnelle.

Ainsi la pensée dissidente réussit à émerger grâce au « sacrifice » d’un ponte, en général proche de la retraite, qui a les reins assez solides pour encaisser attaques, critiques et discrédit. Mais on ne gagne pas à chaque fois, et ce n’est pas sans risque !

 

Auto-complot 

Comme on le voit, il n’y a pas vraiment de censure purement verticale. Il s’agit bien plus d’un phénomène ultra-normatif. Mais c’est ce qui rend la situation plus inextricable encore, car une autocensure est finalement encore plus efficace. N’est-il pas plus difficile de libérer quelqu’un qui ignore qu’il est enfermé ? Il serait d’ailleurs plus juste d’appeler « information normative » cette autocensure. Elle est le résultat de la formation des journalistes issus du moule de la pensée dominante, et du filtre sclérosant des écoles de journalisme ou de Science Po. L’autocensure est renforcée par la crainte du bad buzz sur les réseaux sociaux qui pèsent aujourd’hui un poids énorme politiquement et économiquement. En effet, les réseaux sociaux peuvent réagir vite et fort, et avoir des répercussions importantes en termes de vente ou de crédibilité. Ils peuvent être très prompts pour abimer l’image de sérieux du média en question. De ce fait, le bad buzz aura également une conséquence sur la carrière de son auteur, ce qui est évidemment encore plus dissuasif.

Concrètement, la réalité professionnelle quotidienne du journaliste de base est loin de l’idée qu’on se fait d’une censure cynique et organisée, ou d’un complot des élites pour intoxiquer les masses. En analysant leur fonctionnement, on s’aperçoit que les médias sont fabriqués par des êtres humains, la plupart du temps consciencieux et soucieux de bien faire. Ils reflètent nos sociétés dans ses opinions, et sans doute dans ses réflexes les plus normatifs. Mais il est un fait que le microcosme des journalistes et des médias s’adresse au lectorat (le peuple), duquel ils s’excluent (ils sont une sorte d’élite). Il y a donc deux mondes : l’élite au-dessus qui fait comme bon lui semble en privé, et le peuple à qui l’on s’adresse d’une façon tronquée. Et en jurant cependant le faire pour son bien… Pour enfoncer le clou, et pour être honnête, il y existe quand même une petite censure verticale. Car même si le phénomène est assez rare, il arrive qu’un ministre prenne son téléphone pour demander des comptes à la rédaction d’un journal à propos d’une prise de position ou d’un dossier.

En réalité, si la censure se construit au nom du sérieux, elle existe également par soucis d’efficacité et de pragmatisme. C’est une « censure pragmatique » en quelque sorte. Car si un journaliste, personnellement convaincu qu’il ne faut pas vacciner, avait le courage de braver ses propres réflexes défensifs et normatifs, en proposant un édito anti-vaccins à sa rédaction en chef, il se le verrait immanquablement refuser. On lui rétorquerait que le point de vue n’est pas légitime (de quel droit ?), pas scientifique (qui dit ça ?), farfelu (personne ne dit ça !), et très irresponsable pour le public du media. Et surtout, comme on l’a vu, parce que son opinion personnelle engage de fait tout un média et son image publique sur les réseaux sociaux.

 

Le verrouillage de l’information santé

Dans les faits, le discours dominant, largement pro-vaccins, est le résultat du travail de journalistes pleins de bonnes intentions, qui bien souvent ne comprennent même pas la méfiance ou la colère, voire la paranoïa qu’ils suscitent. Nous avons bien compris que même s’ils voulaient faire plus, ils n’auraient aucune marge de manœuvre. À l’ère du numérique, le journalisme est une profession en profonde mutation, sans aucun avenir dans sa forme actuelle. Les conditions de travail sont de plus en plus dégradées, les plans sociaux se succèdent, écrémant les journalistes expérimentés et cultivés. Comme partout, les jeunes arrivants sur le marché du travail sont payés au lance-pierre, et deviennent « expert en mots clés » afin d’améliorer le référencement des sujets sur le Net ou les réseaux sociaux. Chacun sait que ce n’est plus du journalisme… Le malaise est tout à fait palpable et cette crise interne est peut-être l’origine de la difficulté à se faire l’écho d’un mouvement tout simple comme l’Appel à la Raison. Sinon, comment expliquer ce silence ? En effet, il est presque impossible de ne pas être touché par les questionnements légitimes et les arguments de bon sens de ces milliers de professionnels de la santé. Mais cela va sans doute trop à l’encontre de tout ce qu’il a été publié jusqu’à présent. Pour maintenir leur cohérence interne, certains préfèreront continuer coûte que coûte dans la même veine, sans se poser de question. Et si d’autres, selon l’expression consacrée, « déchirent le voile » à cette occasion, le cadre de référence de leur système de croyance volant en éclat, ils devront faire face aux remous très inconfortables des remises en questions douloureuses. Ceux qui ont déjà franchis le cap attendent sans doute d’être plus nombreux, comme tout le monde… Viser la masse critique et le point de non-retour, et d’ici-là, finir de payer les traites de l’appartement.

La morale de l’histoire est que, malgré tout ce tricotage, le public n’y croit plus beaucoup. Il apparait de plus en plus au grand jour que l’information santé des grands médias est normative et de piètre qualité. Elle n’est absolument pas scientifique, mais seulement « autorisée ». Elle tourne en cercle fermé, pour les plus néfastes effets tant sur le plan de la santé que sur celui de la vérité. Mais nous avons raison d’être optimistes, car si tout est bloqué, il est des moyens de contourner l’obstacle. Pour déjouer cette désinformation, il reste en effet deux armes de choix. Internet d’une part, – espérons pour quelques temps encore –, et l’édition de l’autre. On a toujours le choix en effet de se constituer la base d’une vraie culture de première main, reprenant la pensée d’auteurs à sa source, à savoir… une bonne bibliothèque !

– La Section Santé d’E&R –

 

À ne pas manquer, une conférence exceptionnelle à Nice le 10 février :

 

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