L’aiguat de 1940, déluge en Roussillon

« Le climat méditerranéen si plaisant par sa chaleur ou sa tiédeur, la pureté prédominante de son azur et l’absence ou la rareté des brouillards ou des pluies fines durables, comporte cependant de véritables fléaux. […] Le plus néfaste est la possibilité de pluies accablantes accompagnées de flamboiements électriques et parfois de grains tempétueux, pluies qui combinent d’ailleurs souvent les inconvénients des averses à grande extension et ceux des orages bien plus localisés des pays à climat océanique. Elles peuvent déverser en un jour des trombes d’eau égales aux lames d’eau annuelles moyennes, en beaucoup de contrées déjà honorablement arrosées. […] Les pluies de 200 à 300 mm en un jour sont assez fréquentes dans tous nos districts méditerranéens, et celles de 300 à 400 sur tout le rebord oriental du Massif Central, et un peu plus au Sud et au Sud-Est. En réalité, ces chiffres pourtant diluviens, traduisent de façon très incomplète la brutalité des phénomènes. Car les averses méditerranéennes typiques ne présentent pas dans leur rythme horaire une puissance relativement uniforme et soutenue pendant douze, vingt-quatre, quarante-huit heures et plus, comme pour les pluies océaniques, génératrices de crues célèbres […]. Elles se concentrent en paroxysmes uniques ou répétés de brève durée, d’une fureur inimaginable, affirment les témoins, pour ceux qui n’y ont point assisté. »

 

Voilà comment le géographe Maurice Pardé commençait en 1941 l’un de ses articles sur un événement mémorable survenu l’année précédente et dont il sera question ci-dessous. Les caractéristiques du climat méditerranéen sont bien connues. Même si, chaque année à l’automne, les médias et les politiques les redécouvrent. Ainsi qu’une part non négligeable de ceux qui y habitent, hélas.

Lundi 15 octobre, en seconde moitié de nuit, entre 150 et 300 mm de pluie sont tombés autour de Carcassonne. S’en sont suivies des inondations, notamment de l’Aude, dont le niveau a dépassé un certain nombre de crues de ces dernières décennies. Mais pas celle de 1891.

 

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Crue de l’Aude à Trèbes. Les pointillés représentent, de bas en haut, les niveaux atteints en 1996, 1981 et 1891

 

Les images des inondations sont bien sûr spectaculaires :

 

 

De même que celles des dégâts matériels :

 

 

Il y eut quatorze morts, ce qui est toujours trop. Mais nous sommes loin du millier de personnes décédées à Alger en 2001, ou encore des 230 morts en 1995 dans la vallée de l’Ourika (Maroc), dont le débit à la station d’Aghbalou est passé de 30 m3/s à 1030 m3/s en seulement… 10 minutes.

Comme souvent en pareille circonstance, un certain nombre d’âneries ont été proférées. Déjà en 1992, à l’occasion de la crue dévastatrice de l’Ouvèze, les journalistes avaient ressorti des cartons les explications toutes faites datant du XIXe siècle, mettant en cause le déboisement, alors même que le bassin versant y était déjà presque intégralement recouvert d’un manteau forestier. Le phénomène météorologique était suffisant seul pour expliquer l’événement, mais peut-être pas assez sexy pour le monde du journalisme. Lequel n’avait pas encore acquis le réflexe « réchauffement climatique », malgré le Sommet de la Terre du mois de juin précédent. Depuis, de l’eau a coulé sous les ponts. L’artificialisation des sols a été évoquée pour expliquer les inondations, mais dans un tel cas de crues éclair suite à un épisode méditerranéen, elle est de peu d’importance. En revanche, elle augmente les risques liés à ces inondations. Comme Christophe Castaner, nouveau ministre de l’Intérieur l’a justement déclaré : « Très souvent, très vite, trop vite, nous oublions le risque, nous oublions le vécu et nous laissons quelquefois aménager dans de très mauvaises conditions. » Pour le moins.

Le dérèglement climatique a été convoqué, très opportunément après la sortie du dernier rapport du GIEC, qui, comme à chaque nouvelle édition, affirme la même chose que la fois précédente, mais avec un degré de certitude plus grand. Ce n’est d’ailleurs pas le gros rapport en plusieurs tomes, comme il y en a déjà cinq. Le sixième doit être prêt pour 2021. Celui-ci est le Rapport spécial sur les conséquences d’un réchauffement planétaire de 1,5 °C. Il faut dire qu’on nous avait annoncé maintes et maintes fois qu’il ne sera pas possible de le limiter à 2 °C, alors…

Rappelons que le réchauffement est mauvais, par essence, c’est-à-dire par décision onusienne. Tout ce qu’un climat donné compte de positif sera amoindri, tout ce qu’il compte de négatif sera exacerbé. Pour le climat méditerranéen, qui sait être brutal, le discours est donc, on l’aura deviné, que les épisodes de pluies intenses seront et plus nombreux, et plus violents. Et d’ailleurs, le futur n’est pas de mise : on le constaterait déjà. Une étude le montre, avec un recul d’à peine plus de 50 ans. Une bonne manière d’occulter tous les épisodes passés qui peuvent être si gênants. Ci-dessous, quelques repères de crue, qui valent bien un long discours.

 

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Niveaux de crue de l’Hérault sur l’église de Laroque (De bas en haut : 1752, 1871, 1780, 1900, 1875, 1733, 1847, 1760, 1868, 1795, 1958, 1890)

 

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Niveaux de crue de la Vidourle, sur une maison de Quissac (Gard)

 

Notons que la Vidourle en 2002, fut assez près du niveau atteint en 1958. Cependant, lors de ces mêmes épisodes méditerranéens, le Gardon d’Anduze, à la bambouseraie de cette commune du Gard, fut plus haut de presque deux mètres en 1958.

Rien de neuf sous le Soleil, ni sous les nuages. Ou plutôt si, le temps serait plutôt plus calme que jadis. Ce qui avait déjà été rappelé à l’occasion de la crue hystérique de la Seine de 2016.

Les inondations dans l’Aude prennent donc place dans un environnement coutumier de tels phénomènes. On parle de pluies diluviennes quand les précipitations atteignent 200 mm en 24 heures. En moyenne ces 50 dernières années, cela survient sur au moins une station du département :

- tous les ans : Ardèche, Gard et Hérault
- tous les 1 à 2 ans : Lozère et Haute-Corse
- tous les 2 à 5 ans : Pyrénées-Orientales, Aude, Alpes-Maritimes et Corse-du-Sud
- tous les 5 à 10 ans : Tarn, Aveyron ; Drôme, Vaucluse, Bouches-du-Rhône et Var
- tous les 10 à 25 ans : Alpes-de-Haute-Provence

Et puis il y a les événements paroxystiques, quand les cumuls dépassent 600 mm en une journée… Retour sur le plus marquant d’entre eux, avec un article écrit en octobre 2017.

 

L’aiguat de 1940, déluge en Roussillon

Il y a 77 ans, survenait l’aiguat del 40, l’aiguat de 1940. L’aiguat, parfois orthographié aïguat et que l’on prononce aïgouate, désigne en pays catalan, tant français qu’espagnol, tout à la fois des précipitations diluviennes, les crues qui en découlent et les destructions engendrées. Ceux qui l’ont vécu parlent de cataclysme et celui de 1940 en est devenu la référence. Les pluies qui commencèrent le 16 octobre et se poursuivirent cinq jours durant eurent pour conséquence d’illustrer pleinement le proverbe. « Quan arriba l’aiguat, hi ha pas res de salvat » : quand arrive l’aiguat, rien n’est sauvé.

 

Le professeur Maurice Pardé, qui se rendit sur place, dans le département des Pyrénées-Orientales, en qualité d’expert officiel nommé par le gouvernement, écrivit : « Ce qui s’est passé en octobre 1940 autour du Canigou rivalise avec les cataclysmes les plus effrayants de l’Ardèche, des hauts Gardons, de la Cèze supérieure, de l’Érieu, etc. »
La violence potentielle du climat méditerranéen était déjà bien connue, parfois enregistrée par le réseau météorologique national, souvent grâce au travail d’instituteurs rigoureux. C’est ainsi que l’on releva le 9 octobre 1827 l’extraordinaire pluie de 792 mm en 21 heures, dans le village de Joyeuse, en Ardèche. Mais aussi, plus ahurissant encore, le fantastique orage qui déversa, le 29 septembre 1900, pas moins de 950 mm en 10 heures sur le village de Valleraugue (Gard), au pied de l’Aigoual, dans les Cévennes. Longtemps minoré par la Météorologie nationale (rabaissé à des valeurs de 100 ou 200 mm seulement), jusque dans les années 1970, cet épisode est maintenant reconnu dans son ampleur et le travail de l’instituteur, qui nous a permis de le connaître, réhabilité (« une crédibilité incontestable qui s’inscrit dans une démarche scientifique »). À titre de comparaison (qui n’est pas raison, puisque l’on parle de climats très différents), Paris reçoit annuellement et en moyenne 637 mm de précipitations…

 

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Le département des Pyrénées-Orientales

 

Le 16 octobre 1940, venant de la Méditerranée, les précipitations ont touché d’abord les Albères et la plaine du Roussillon. Puis elles ont gagné l’intérieur des terres, les masses nuageuses se confrontant alors au relief. Les pluies survenues la nuit du 16 au 17 ont été qualifiées de diluviennes en Vallespir, Conflent et Fenouillèdes. Avec pourtant un maximum d’intensité le 17, en fin de matinée, puis en fin d’après-midi, début de soirée. Ce jour-là, à l’usine électrique de La Llau, entre le Canigou et le Tech, il a été mesuré 840 mm de pluie, valeur officialisée comme étant le record pour l’Europe (l’épisode de Valleraugue en 1900 n’était pas encore reconnu). Mais ce montant est sans doute bien inférieur à la réalité. Le pluviomètre a en effet débordé à quatre reprises entre midi et 19h30, heure à laquelle les mesures ont cessé… l’usine ayant été emportée par la crue de la rivière. Plus proches de la réalité, les relevés effectués par l’instituteur de Saint-Laurent-de-Cerdans, village du versant opposé, de l’autre côté du Tech : 150 mm le 16 octobre, 1 000 mm le 17, 400 mm le 18, 300 mm le 19 et encore 80 mm le 20. Soit la bagatelle de 1,93 mètre d’eau précipitée en cinq jours.

 

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Carte des précipitations du 17 octobre 1940 dans les Pyrénées-Orientales. Approche de la réalité, hélas inaccessible

 

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Carte des cumuls de précipitations du 16 au 20 octobre 1940 dans les Pyrénées-Orientales. Approche de la réalité, hélas inaccessible

 

Les conséquences hydrologiques furent, on s’en doute, à la hauteur des précipitations exceptionnelles. Les destructions aussi. C’est du côté espagnol que le bilan humain fut le plus grave : environ 320 morts. Les infrastructures y ont aussi beaucoup souffert, mais le bilan est beaucoup moins bien connu que du côté français, où il y eut une cinquantaine de morts, dont la moitié à Amélie-les-Bains. Dans cette localité, la gare fut rasée, ainsi que des hôtels et habitations.

 

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Le casino d’Amélie-les-Bains, avant et après l’aiguat d’octobre 1940

 

Au total, ce furent 200 immeubles qui s’écroulèrent, dont une soixantaine à Vernet-les-Bains. Un reportage de l’époque montre la vallée de la Têt (au nord du Canigou). L’INA, qui met à notre disposition ce reportage, ne manque pas de nous rappeler à quel point cette époque représente vraiment les heures les plus sombres.

 

 

À l’époque, d’aucuns crurent devoir expliquer le phénomène de ces hauteurs d’eau phénoménales (on parle d’« anomalie fantastique ») à cause d’un éboulement qui aurait fait barrage avant de céder. De nombreuses personnes témoignèrent d’ailleurs avoir entendu un long grondement, allant dans le sens d’un séisme. Un éboulement eut bel et bien lieu, celui de l’Avellanosa, arrachant à la montagne plus d’un million de mètres cubes (l’équivalent d’un cube de 100 mètres de côté). Son effet fut plutôt d’amoindrir la catastrophe. De plus, il eut lieu le 18 octobre, alors que l’essentiel des dégâts étaient survenus la veille. Quant au grondement, il n’était rien d’autre que le flot rugissant de la crue charriant des alluvions de toutes tailles, s’entrechoquant et buttant contre les obstacles.

Les effets géomorphologiques [1] des crues d’octobre 1940 en montrent le caractère exceptionnel. On a pour habitude de distinguer lit mineur et lit majeur. Mais une notion assez récente caractérise, pour le climat méditerranéen (et le tropical aride), ce qu’il convient de reconnaître comme le « lit exceptionnel ». Le courant de crue y a arraché la végétation (et parfois certaines infrastructures) et déposé nombre de débris variés, laissant l’impression d’un désert minéral. Le flot fut tellement puissant que c’est vraisemblablement toute la couche alluviale qui fut remobilisée. Dans le lit du Tech, en fin de crue, l’accumulation alluviale dépassait 5 mètres. Autrement dit, le lit du fleuve était 5 mètres plus haut qu’auparavant. Ce qui accentua nécessairement la catastrophe, notamment à Amélie-les-Bains. Localement, le changement d’aspect du lit fut spectaculaire, tout le fond de vallée étant enseveli sous 20 mètres de sédiments. Là où l’on distinguait la veille un chenal principal, avec de la végétation, des zones hautes et d’autres basses, il n’y avait plus, après la crue, qu’un vaste lit rehaussé et plat, parcouru de chenaux multiples.

 

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Le lit du Cady, près de Vernet-les-Bains, avant et après l’aiguat d’octobre 1940

 

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Bâtiment des usines Pagès-Xatard, à Prats-de-Mollo, enseveli jusqu’au toit par les apports du Tech

 

À Prats-de-Mollo, les habitants ne purent distinguer le pont qui enjambait le Tech : il avait disparu sous 10 mètres d’alluvions. On estime les dépôts alluvionnaires dans le Bas-Vallespir (voir première carte) à 10 à 20 millions de tonnes.

Le climatologue Pierre Pagney, dans son introduction au livre de Roger Dubrion, Le climat et ses excès, écrit :

« Le lecteur se trouve alors placé devant un dilemme, lui à qui l’on a appris que le climat de la France était celui de l’harmonie, et pour qui l’expression de climat tempéré convenait parfaitement. Il constate, en effet, lui qui se croyait loin des froids polaires, de la chaleur des déserts, des déluges pluviaux des très basses latitudes, que ces excès peuvent l’atteindre et même, qu’ils constituent une trame de variabilité incessante, beaucoup plus proche de son vécu que ne sont les moyennes apaisantes… mais abstraites. »

Il n’y a pas besoin d’être grand clerc pour savoir que ce qui a déjà eu lieu peut très bien revenir un jour. Le terrible aiguat de 1940 a conduit bien des chercheurs a explorer le passé de la région. Pour la Têt, fleuve qui traverse Perpignan, des crues en tout point comparables à l’aiguat de 1940 ont eu lieu en 878, 1264, 1421 et 1632. D’autres chercheurs y ajoutent les événements de 1553, bien que la crue fut alors moins monstrueuse. Ou encore la précédente crue d’ampleur comparable, très similaire dans son déroulement comme dans ses dates, celle des 16 et 17 octobre 1763. Le temps de retour d’un tel phénomène semble être de l’ordre de 250 ans. Et sur les 1 200 dernières années, il y aurait eu 3 ou 4 épisodes plus violents encore.

Quelle préparation pour notre société hors-sol, qui tourne le dos au passé et n’envisage l’avenir que comme le prolongement de la jouissance du temps présent ? À Perpignan, calibrage et endiguement de la Têt sont prévus pour un débit de 2 000 m3/s. Dans la nuit du 17 au 18 octobre 1940, il fut de… 3600 m3/s. Les barrages écrêteurs de crues sont prévus pour des événements nettement moins spectaculaires, ayant un temps de retour de 20 ans. Ils pourraient jouer un petit rôle atténuateur, mais somme toute très négligeable.

Le professeur Maurice Pardé écrivit : « On n’oubliera pas que des événements de la violence des inondations de 1940 peuvent se grouper par deux ou trois dans une suite restreinte d’années, se reproduire coup sur coup à faible intervalle, quitte à ne plus survenir ensuite qu’après 1 000 ou 2 000 ans. C’est ce que nous appelons le hasard. »
Il est improbable qu’un tel événement ne se produise pas de nouveau avant un millénaire ou même 500 ans. En revanche, Pardé a raison de nous alerter sur la notion de fréquence. Même avec un temps de retour (qu’il ignorait) de 200 à 300 ans, un aiguat semblable ou même pire que celui de 1940 peut très bien survenir dans les vingt ou trente prochaines années. Un journaliste écrivit dans l’Indépendant du 24 octobre 1940 : « C’est un vrai temps de fin du monde devant lequel l’homme impuissant et apeuré est tenté de faire le signe de croix ». Il ne serait peut-être pas de trop non plus d’en appeler à la clémence de Saint Gaudéric, patron du Roussillon et des agriculteurs, que l’on invoque pour obtenir la pluie, et célébré le 16 octobre, date à laquelle ont débuté plusieurs aiguats et autour de laquelle les autres se sont inscrits. Ce serait avisé, dans un département dont la population a doublé depuis 1940 et où 4 personnes sur 10 vivent en zone inondable…

 

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Saint Jouzel, béat depuis 1988, tentant de nous protéger du déluge

 

Notes

[1] La géomorphologie est une branche de la géographie physique, qui a pour objet l’étude des formes du relief.

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