L’attitude initiale ambigüe des États-Unis envers l’État Islamique : “Une guerre aérienne non sérieuse contre Daech”

Le rôle des États-Unis dans la guerre de Syrie et d’Irak prête régulièrement à controverse, au point que des analystes occidentaux ont mis en cause l’attitude ambiguë avant 2016 des Américains dans le combat contre le terrorisme de l’État Islamique.

Nous allons vous présenter dans ce billet certains faits qui vont dans le sens de cette thèse, tout en insistant sur la nécessité de rester méthodiques et rigoureux, afin de ne pas tomber dans des explications conspirationnistes simplistes, facilement encouragées par la complexité et le manque de clarté de ces sujets.

I. “Une guerre aérienne non sérieuse contre Daech”

À l’été 2014, les victoires et les massacres de l’État islamique en Irak et en Syrie ont finalement poussé la communauté internationale à intervenir. À cet effet, sera créée une nouvelle coalition arabo-occidentale se donnant pour objectif d’affronter l’État islamique. À ses débuts, elle rassemble vingt-deux pays, parmi lesquels les États-Unis, les grandes armées de l’Union Européenne, le Canada, l’Arabie saoudite, la Jordanie, le Qatar, le Bahreïn, les Émirats arabes unis…

Les premières frappes de cette opération (baptisée Inherent Resolve – “Détermination absolue”) contre des positions de l’État Islamique débutent le 8 août 2014 en Irak et le 23 septembre en Syrie.

Les premiers mois, les bombardements sont effectués en nombre ridiculement faible : 7 frappes par jour en moyenne, ce que déplore rapidement le Wall Street Journal (Sources : ici et ) :

Une guerre aérienne non sérieuse contre Daech

La campagne contre la Serbie en 1999 a utilisé en moyenne 138 frappes aériennes par jour. Celle contre l’État islamique en Irak et en Syrie en a utilisé 7.

[…] Au cours des deux derniers mois, les avions américains et un petit nombre de forces partenaires ont effectué 412 frappes au total en Irak et en Syrie, soit une moyenne de 7 frappes par jour. L’État islamique contrôlant une superficie de près de 130 000 kilomètres carrés, il est facile de comprendre pourquoi ce niveau d’effort n’a pas eu beaucoup d’impact sur ses opérations. […]

En fin de compte, et quelle qu’en soit la raison, il est peu probable qu’une utilisation aussi timide de la puissance aérienne contre les combattants islamiques en Irak et en Syrie réduise le territoire sous leur contrôle, freine l’assassinat brutal de civils innocents ou empêche la création d’un sanctuaire pour un ennemi qui a juré de poursuivre sa lutte à l’échelle mondiale.” [Wall Street Journal, 14/10/2014]

Plus précisément, voici un comparatif de l’intensité des frappes aériennes au cours de 7 interventions occidentales dans les 25 dernières années (on a scindé la dernière d’Irak/Syrie en deux, avec la première année de frappes de 08/2014 à 08/2015, et la période suivante, qui court encore) :

Voici un zoom pour mieux voir – en s’arrêtant en 2015 (avec cette fois le bilan des 2 premiers et 12 premiers mois de la campagne de frappes actuelle) :

Avec 7 puis 11 frappes quotidiennes la première année, on peut en effet affirmer que la campagne de lutte contre Daech n’était “pas sérieuse” – la “Détermination absolue” de la coalition était donc elle aussi particulièrement “modérée”.

Ce syndrome du “bombardement paresseux” outrepasse le cas des États-Unis. En effet, la France s’est également illustrée par son manque de volonté, en larguant les premiers mois uniquement “une bombe par jour sur un territoire grand comme le Royaume-Uni” (Source) :

Ceci transparaissait d’ailleurs dans les inquiétants propos de Barack Obama, charitablement rapportés par Le Monde, qui ne trouvait semble-t-il pas de quoi s’en indigner (Source) :

Il est regrettable que les États-Unis n’aient pas démontré ici le même “volontarisme” que celui appliqué contre Milosevich ou Saddam Hussein.

Notez d’ailleurs que Le Monde reconnaissait expressément dans son article que l’option “d’écrasement” de Daech faisait débat, tout comme le fait de savoir si les États-Unis pourraient se satisfaire d’un État Islamique “contenu” – et ce malgré le nombre déjà impressionnant de crimes barbares perpétrés.

II. De lourds soupçons sur l’attitude américaine au cours des premiers mois

Au début de l’année 2015, ont surgit des témoignages troublants concernant l’attitude qu’auraient eu certaines troupes américaines.

Certains sont rapportés par l’universitaire Christopher Davidson, grand spécialiste de la région dans son livre phare Shadow Wars – dont Robert Olson (professeur émérite d’histoire et de politique du Moyen-Orient à l’Université du Kentucky) a indiqué qu’il s’agit pour lui “du livre le meilleur et le plus instructif jamais publié sur la lutte pour le pouvoir entre les États-Unis et l’Europe, les régimes autocratiques arabes et les masses appauvries de ces pays. […] Hautement recommandé.” Christopher Davidson, dont le journal The Economist a indiqué qu’il était “un des universitaires les plus compétents sur cette région“, est professeur de Politique du Moyen-Orient à l’Université de Durham en Angleterre et membre de l’Académie de l’enseignement supérieur ; il a également enseigné à l’Université Zayed aux Émirats arabes unis et à l’Université de Kyoto.

“Avec la chute de Ramadi en mai 2015, les critiques [contre les États-Unis] sont devenues plus fortes., surtout après qu’un conseiller du Président du Parlement irakien ait publiquement déclaré à la télévision que “La coalition internationale joue un rôle néfaste […] la population a vu la coalition internationale parachuter des armes pour l’État Islamique […] Ils sont parachuté des armes lourdes aux forces terroristes à Ramadi […] c’est un acte de trahison.” [Dijlah TV (Irak), Interview de Wahda al-Jumaili, 19 mai 2015]

Pour mémoire (Source) :

“Bien joué” pour un groupe “sur la défensive” et bombardé par la coalition…

Le professeur Christopher Davidson signale également ces deux articles :

“Le chef de la milice irakienne affirme que les États-Unis ne sont pas sérieux au sujet de la lutte contre l’État islamique

NAJAF, Irak (Reuters) – Le chef de l’une des milices chiites les plus féroces de l’Irak a qualifié d’inefficace la campagne de la coalition dirigée par les États-Unis contre l’État islamique et accusé Washington de ne pas vouloir déraciner les djihadistes sunnites radicaux qui contrôlent de vastes pans de l’Irak et de la Syrie. […]

“Nous pensons que les États-Unis d’Amérique ne veulent pas résoudre la crise, mais plutôt gérer la crise”, a-t-il déclaré à Reuters dans une interview.

Ils ne veulent pas mettre fin à Daech (État islamique). Ils veulent exploiter Daech pour réaliser leurs projets en Irak et dans la région. Le projet américain en Irak est de repartager la région.”

M. Khazali a déclaré que la coalition dirigée par les États-Unis n’avait pas réussi à augmenter le nombre de frappes aériennes au fil du temps, comme elle l’avait promis.” [Reuters, 28 juillet 2015]

Les Irakiens pensent que les États-Unis sont de connivence avec l’État islamique, et cela nuit à la guerre…

BAIJI, Irak – En première ligne de la bataille contre l’État islamique, la suspicion envers les États-Unis est profonde. Les combattants irakiens disent qu’ils ont tous vu les vidéos montrant prétendument des hélicoptères américains larguer des armes aux miliciens, et beaucoup affirment qu’ils ont des amis et des parents qui ont été témoins de cas similaires de collusion.

Les gens ordinaires ont également vu les vidéos, entendu les histoires et en sont arrivés à la même conclusion – qui peut sembler absurde aux Américains, mais qui est largement répandue parmi les Irakiens – selon laquelle les États-Unis soutiennent l’État islamique pour diverses raisons pernicieuses visant à l’affirmation du contrôle américain sur l’Irak, le Moyen-Orient élargi et, peut-être, son pétrole.

“Cela ne fait aucun doute”, a déclaré Mustafa Saadi, qui raconte que son ami a vu des hélicoptères américains livrer de l’eau embouteillée aux positions de l’États Islamique. Il est commandant dans l’une des milices chiites qui, le mois dernier, a aidé à expulser les miliciens de la raffinerie de pétrole près de Baiji, dans le nord de l’Irak, aux côtés de l’armée irakienne.

L’État islamique est “presque fini”, a-t-il dit. “Ils sont faibles. Si seulement l’Amérique arrêtait de les soutenir, nous pourrions les vaincre en quelques jours.” [The Washington Post, 1er décembre 2015]

Jean-Pierre Filiu indiquait aussi ceci sur son blog du Monde (Source) :

Christopher Davison indique à propos de tous ces doutes :

“Alors qu’on pourrait être tenté d’écarter de telles déclarations comme une sorte de théorie collective du complot, il est cependant à noter que même les médias du Kurdistan irakien ont commencé à poser de sérieuses questions à propos de Ramadi. Comme en publiant une interview avec un officier de l’armée irakienne, qui commandait une des dernières unités de la ville à battre en retraite après avoir résisté dans un stade avec soixante autres soldats ; l’homme affirma que “Les Américains n’ont jamais été vraiment sérieux en frappant l’État Islamique pour nous aider“. Il a en outre indiqué : “Je ne pense pas que toutes les frappes aériennes et attaques contre l’État Islamique au cours de l’année et demi passée aient diminué la moindre capacité de État Islamique. En fait, l’État Islamique se renforce et il a des armes que nous n’avons pas.” [Rudaw (Kurde), La stupéfiante histoire de la chute de Ramadi, 24 mai 2015]”

Bien entendu, les États-Unis ont démenti en bloc toutes ces accusations – qu’il faut dans tous les cas appréhender avec un œil critique.

Il n’en reste pas moins qu’il a fallu attendre très longtemps pour que les frappes s’intensifient (2016, puis surtout 2017). Elles sont cependant toujours restées à des niveaux très faibles par rapport à des interventions antérieures, tout en sachant que la surface à bombarder est très importante.

En outre, d’autres éléments ont soulevé des questions, parfois en lien avec certains de ces bombardements. Ainsi, les États-Unis ont mené le 17 septembre 2016 de très lourdes frappes contre l’armée syrienne, qu’ils ont ensuite présentés comme une étant une “erreur”. Voici l’analyse de l’expert renommé Gareth Porter (Source) :

La journaliste Lina Kennouche a écrit après cette « bavure » controversée dans le grand journal libanais L’Orient-Le Jour que :

« Une reconquête de cette zone [de l’Est de la Syrie] par les alliés du régime signifierait la réouverture de l’axe stratégique Téhéran-Bagdad-Damas, et donc le rétablissement d’une continuité territoriale et d’une profondeur stratégique ; ce que Washington entend à tout prix éviter. » (Source)

Christopher Davison conclut à ce sujet (Source : Médium) :

« Ce bombardement, qui a probablement tué jusqu’à cent soldats syriens, n’était pas un acte isolé. En effet, une précédente attaque aérienne “accidentelle” de la coalition à Deir ez-Zor avait engendré la mort de quatre soldats syriens le 6 décembre 2015, alors que l’État Islamique progressait sur le terrain. La foudre frappe-t-elle deux fois au même endroit ? Cela est peu probable. »

III. Les bombardements initiaux limités de la coalition ont pu être contreproductifs

Le très faible niveau des opérations au début du conflit a même eu un effet réellement contreproductif, comme l’explique une autre source reconnue : Robert Baer, ancien chef de région de la CIA pour le Moyen-Orient (c’est lui qui a inspiré le film Syriana) :

C’était tout simplement une décision idiote [en Irak, sous Bush]. Mais on recommence, en dépensant un milliard de dollars par mois pour la seule campagne aérienne.”

Daech capitalise facilement sur cette idiotie. “Oui, ils ont une stratégie“, dit Baer. “Ils veulent être bombardés. Ils sortent du matériel bien en évidence, vous voyez, pour qu’on puisse tirer dessus. C’est une carte de visite pour eux. ‘Regardez, nous sommes l’ennemi des États-Unis, et regardez ce que nous faisons. Nous combattons les croisés.’ Ils veulent absolument être bombardés.” [Robert Baer, Huffington Post, 09/10/2014]

En conclusion :

 

IV. La Russie se met à combattre sérieusement les milices

Finalement, confrontée au risque de la chute de Damas en raison de l’avancée des rebelles, la Russie s’est mise à bombarder les djihadistes à partir du 30 septembre 2015.

Rappelons que Laurent Fabius avait encore démontré sa finesse et la qualité de ses renseignements pas plus tard que la veille, accusant la Russie de “parler beaucoup” et ne rien faire sur le terrain :

Et le “problème” est que la Russie, contrairement aux puissances occidentales, bombardait VRAIMENT les milices djihadistes (Source : The Independant) :

“Les chasseurs militaires russes ont, à certains moments, réalisé en Syrie plus de sorties en un jour que la coalition menée par les États-Unis n’en a réalisée en un mois.”

Au final, la Russie a donc réalisé, à elle seule, des bombardements beaucoup plus intenses que la coalition États-Unis-Europe-Pays Arabes :

Toutefois, les Russes n’ont pas voulu faire de différence entre djihadistes “extrémistes” et rebelles “modérés” (à la modération toute relative…), ce qui a déplu aux Américains, pour des raisons que rappelait Zbigniew Brzezinski en 2015 (Source) :

Moscou a choisi l’intervention militaire, sans aucune coopération politique ou tactique avec les États-Unis – la principale puissance étrangère engagée directement, même si peu efficacement, à destituer M. Assad. Dans ce but, [Moscou] a lancé des attaques aériennes contre des éléments syriens qui sont soutenus, formés et équipés par les Américains, infligeant des dégâts et faisant des victimes. Au mieux, c’était une illustration de l’incompétence militaire russe ; au pire, la preuve d’une volonté dangereuse de mettre en évidence l’impuissance politique américaine.” [Zbigniew Brzezinski, 4/10/2015]

C’est pourquoi cette intervention russe n’a pas plu à nos fidèles alliés dans “la lutte contre le terrorisme”, le Qatar, l’Arabie Saoudite et la Turquie (Source) :

Bombarder les djihadistes après quatre années de croissance de Daech “ne fera qu’attiser l’extrémisme et la radicalisation”…

V. Une stratégie de bombardements de la coalition peu efficace

Le 25 septembre 2014, soit un mois après le début des bombardements de la coalition, la presse rapporte des informations sur le financement de Daech (Source : Les Échos) :

Le groupe se financerait entre autres par la vente de pétrole en contrebande par camion, tirant de 1 à 3 millions de dollars par jour.

14 mois plus tard, le 19 novembre 2015, nouvelles informations (Source : Les Échos) :

Daech a donc, dans l’intervalle, diversifié ses sources de financement, la vente de pétrole représentant alors autour de 4 millions de dollars par jour...

Dès lors, un des premiers objectifs des bombardements russes a été de couper net les circuits de financements de Daech, en ciblant en premier lieu ses fragiles réseaux de vente de pétrole. L’aviation russe a alors visé les camions-citernes, cibles à la fois évidentes et faciles. Bilan : plus de 1 200 détruits en 2 mois :

Il est donc regrettable que la coalition n’ait guère pensé à suivre cette stratégie en l’espace de 15 mois. Il faut dire qu’ils ciblaient apparemment très large, malgré leurs bombardements très limités en nombre (Source : U.S. Department Of Defense) :

Ces bombardements américains du 3 octobre 2015 ont donc détruit, entre autres, une motocyclette et une pelleteuse, une seconde ayant apparemment survécu….

Dernier point problématique : La Russie, gênée à l’Est par la coalition, a alors dû restreindre le périmètre de ses frappes au nord-ouest de la Syrie (Source) :

Christopher Davidson indiquant :

« La Russie est gênée dans sa capacité à bombarder Daech puisque la coalition dirigée par les États-Unis a mis en place une zone d’exclusion aérienne effective au-dessus de la plupart des territoires contrôlés par l’État Islamique. Les avions russes, syriens et iraniens ne peuvent voler dans cette zone. Les États-Unis disposent même d’une base aérienne dans l’extrême Nord-Est de la Syrie, à seulement quelques kilomètres de cibles de Daech facilement atteignables. »

Sous ce parapluie aérien très peu offensif, Daech a alors pu continuer assez librement ses déplacements, dans des convois qui atteignaient parfois des centaines de véhicules…

VI. Des livraisons (involontaires ?) d’armes à l’ennemi

Nous avons déjà parlé précédemment de témoignages troublants faisant état de livraisons directes d’armes à des milices en 2015 par les États-Unis. Mais sur ce sujet, la France n’a pas été en reste.

Ainsi, après de premières informations dans Libération en 2013, puis des révélations plus abouties dans Le Monde (ici et ) en 2014, Slate a révélé en 2015 que pour armer ces rebelles, en violation du Droit international, François Hollande est passé outre un embargo européen sur les Ventes d’armes, alimentant ainsi ces rebelles. Ces livraisons d’armes ont donc contribué à entretenir une guerre qui a fait des centaines de milliers de morts (voir aussi 20 Minutes) :

Déclaration de l’ONU sur les relations amicales entre les États de 1970 (Source : ici ou )

Embargo européen sur les livraisons d’armes en Syrie du 9 mai 2011 (Source)

Premiers mensonges en 2013 : “jusque ici, non-létal”

Un mensonge du Président en 2014 (“matériel létal conforme aux engagements européens de la France”)

Notez comme Le Monde est un journal poli : il n’indique pas clairement que la France a violé l’embargo européen pour alimenter en armes la guerre civile

Par chance, toujours selon Le Monde, notre gouvernement n’a rien livré “qui aurait pu se retourner contre nous”. Juste des mitrailleuses et des lance-roquettes, qui certes ont pu “cibler” de simples appelés du contingent syriens, voire même “se retourner” contre des civils syriens. Donc tout va bien : aucun Français n’a été tué avec des armes françaises, juste des milliers de Syriens.

2015 : Slate est moins poli que Le Monde, et 20 Minutes deviendrait carrément vulgaire… :

Enfin, la presse parlera fin 2017 de ce fait évident, très bien pointé en 2013 par le député européen LR Arnaud Danjean (ancien de la DGSE) (source) :

Vous pouvez lire ici le très complet rapport sur les armes de Daech (téléchargez-le, en anglais).

 

Bien que nous en ayons déjà parlé précédemment, nous souhaitons compléter cette histoire de livraisons d’armes à des “rebelles modérés” qui auraient mal tourné, en vous proposant l’opinion de Robert Baer sur ces fameux rebelles. Ses propos datent de septembre 2014 :

« Baer : Eh bien c’est le problème : il n’y a pas de “modérés” en Syrie ! […]

Journaliste : Mais n’y a-t-il aucun rebelle en Syrie en qui les États-Unis pourraient avoir confiance ?

Baer : Non, pas le moindre ! Si vous donnez des armes à l’Armée Libre Syrienne, elle va les vendre à Daech ; avec d’autres groupes ce sera encore pire – pour peu que ce soit possible. C’est un bazar chaotique, il n’y a aucune solution évidente. » [Robert Baer, à propos de la décapitation en septembre 2014 du journaliste Steven Sotloff, vendu par des rebelles à Daech, 0’47]

Le rapprochement de ces faits reste donc cruel pour notre diplomatie :

Notez aussi que, toute la Presse étant presque aussi polie que Le Monde, aucun journal n’a posé publiquement la question sur le devenir des armes livrées par la France. Pourtant… (source)

“La semaine dernière, le ministère de l’information à Damas montrait des grenades de fabrication française reprises à Daech lors de la récente bataille d’Al-Mayadin.”

L’armée syrienne saisit à Daech des armes occidentales à Al Mayadin (19/10/2017) (Source : Youtube)
L’armée syrienne saisit à Daech des armes occidentales à Deir ez-Zor (30/11/2017) (Source : Youtube)

Le professeur Christopher Davidson indique avoir « mené des recherches sur les différentes sociétés-écran qui ont été mises en place par la CIA au nom de l’Arabie saoudite [à partir de janvier 2012], et qui ont servi à acheminer vers la Syrie des milliers d’armes et des millions de munitions produites dans les Balkans. », et conclut à propos de ce gigantesque trafic d’armes ayant soutenu l’effort de guerre des djihadistes :

« Sur une longue période, une part substantielle de ces armes a fini dans les mains des combattants de Daech et du Jabhat al-Nosra (JAN) – la branche syrienne d’al-Qaïda, qui s’est rebaptisée Jabhat Fateh al-Sham (JFS) en juillet 2016. Au début de ce programme, on aurait pu attribuer ce phénomène à une surestimation des capacités des rebelles sélectionnés par la CIA à maintenir un contrôle effectif sur ces armes. Or, au fil des mois, il devint de plus en plus évident que l’Agence et ses partenaires savaient que ces armements étaient très vite et très souvent réquisitionnés par al-Nosra et l’EI ou, d’après moi, achetés par ces groupes. Or, ces livraisons d’armes ont continué malgré tout, et ce à grande échelle. »

 

À ce stade, il est intéressant de souligner un trait de la mentalité de la “gauche-Pentagone” néoconservatrice : ses membres ne voient généralement pas de gros problème à ce que, par exemple, 10 % ou 30 % d’une population soit exterminée, pour peu, qu’à la fin, il y ait un soi-disant “Gouvernement démocratique” dans le pays (comprendre “un régime qui soit à la botte de l’Occident”). La vie des gens pèse peu par rapport à leurs désirs.

Cela a été illustré très récemment sur Twitter. Le 7 décembre 2017, l’investisseur californien Jason Calacanis, 100 millions de dollars de fortune personnelle, lance un drôle de sondage sur Twitter… :

“J’ai dîné avec un respectable ami de la Corée du Nord. Nous avons discuté du scénario selon lequel 10 % des citoyens de la Corée du Nord trouveraient la mort suite à une attaque qui amènerait la Démocratie dans ce pays. Moralement, cela serait-il acceptable ?” Sondage : 27 % “Oui, mais c’est clairement tragique” ; 11 % “Peut-être” ; 62 % : “Non, il vaut mieux isoler la Corée du Nord”. [NdR : le résultat initial a été largement modifié par la polémique qui a suivi. Notez l’inexistence de l’option”Non, laissons ce pays et sa population tranquille”]

Ceci a rapidement échauffé les esprits :

Jason : “Que pensez-vous que les citoyens de Corée du Nord choisiraient ?”

Twitto : “Je pense qu’ils vous traiteraient de porc…”

Également choqué par ceci, le journaliste Glenn Greenwald tweeta alors :

“Bonjour. Je suis un oligarque de la Silicon Valley qui a décidé de discuter publiquement et nonchalamment de la question de savoir si mon gouvernement devrait exterminer la vie de 2,5 millions d’êtres humains (dans un pays où mon gouvernement a déjà exterminé 20% de la population civile). À votre service !”

La réaction de Jason a d’ailleurs été éloquente :

“Il s’agit d’une question hypothétique conçue pour discuter de l’une des questions les plus pressantes de notre époque – et non pas d’un appui à cette stratégie.
C’est pourquoi c’est une question avec un sondage.
Avons-nous perdu la capacité de discuter de situations difficiles et de mener un sondage ?!”

“Quand Glenn envoie une foule après moi, en disant que je plaide en faveur du génocide, c’est exactement destiné à supprimer toute discussion.”

Au-delà de ce simple échange sur Twitter – mais au combien illustratif -, l’exemple le plus fameux reste évidemment celui de l’ancienne Secrétaire d’État américaine de Bill Clinton, Madeleine Albright. En 1996, devant la caméra de CBS, elle ne semblait pas trop atteinte par le fait que son embargo contre l’Irak ait probablement entraîné la mort de 500 000 enfants irakiens (Source : Youtube) :

Dans cette autre vidéo, 16 ans plus tard, si elle reconnait qu’elle n’aurait pas dû donner le fond de sa pensée, elle ne semble néanmoins guère avoir changé d’opinion…

VII. Un embarrassant rapport de renseignement

Puisqu’il y a – quoi qu’on en dise – davantage de transparence aux États-Unis qu’en France, l’association Judicial Watch a pu obtenir en 2015 la déclassification de plusieurs documents, dont un important rapport de situation rédigé par le renseignement militaire américain (DIA – Defense Intelligence Agency) sur la situation en Syrie, daté du 12 août 2012. Bien que largement censuré, il donne déjà un aperçu édifiant de la qualité des informations qui remontaient au gouvernement américain (Source : rapport de la DIA) :

SITUATION GÉNÉRALE :

  1. SUR LE PLAN INTERNE, LES ÉVÉNEMENTS SUIVENT UNE CLAIRE ORIENTATION SECTAIRE.
  2. LES SALAFISTE[S], LES FRÈRES MUSULMANS ET AQI [AL-QAÏDA en IRAK] SONT LES PRINCIPAUX MOTEURS DE L’INSURRECTION EN SYRIE.
  3. L’OCCIDENT, LES PAYS DU GOLFE ET LA TURQUIE SOUTIENNENT L’OPPOSITION, TANDIS QUE LA RUSSIE, LA CHINE ET L’IRAN SOUTIENNENT LE RÉGIME.

AL-QAÏDA EN IRAK (AQI)

  1. AQI CONNAÎT BIEN LA SYRIE. AQI S’EST ENTRAÎNÉ EN SYRIE ET S’EST ALORS INFILTRÉ EN IRAK.
  2. AQI A SOUTENU L’OPPOSITION SYRIENNE DÈS LE DÉBUT, TANT SUR LE PLAN IDÉOLOGIQUE QU’À TRAVERS LES MÉDIAS. AQI A DÉCLARÉ SON OPPOSITION AU GOUVERNEMENT ASSAD PARCE QU’IL LE CONSIDÉRAIT COMME UN RÉGIME SECTAIRE VISANT LES SUNNITES.
  3. AQI A MENÉ UN CERTAIN NOMBRE D’OPÉRATIONS DANS PLUSIEURS VILLES SYRIENNES SOUS LE NOM DE JAISH AL NUSRA (ARMÉE VICTORIEUSE), UNE DE SES FILIALES.

7. HYPOTHÈSES POUR LE DEVENIR DE LA CRISE :

  1. LE RÉGIME SURVIVRA ET CONTRÔLERA LE TERRITOIRE SYRIEN.
  2. ÉVOLUTION DES ÉVÉNEMENTS ACTUELS EN GUERRE PAR PROCURATION : AVEC LE SOUTIEN DE LA RUSSIE, DE LA CHINE ET DE L’IRAN, LE RÉGIME CONTRÔLE LES ZONES D’INFLUENCE LE LONG DES TERRITOIRES CÔTIERS (TARTOUS ET LATAKIA) ET DÉFEND FÉROCEMENT HOMS, QUI EST CONSIDÉRÉE COMME LA PRINCIPALE VOIE DE TRANSPORT EN SYRIE. D’AUTRE PART, LES FORCES D’OPPOSITION TENTENT DE CONTRÔLER LES ZONES ORIENTALES (HASAKA ET DER ZOR), ADJACENTES AUX PROVINCES OCCIDENTALES IRAKIENNES (MOSSOUL ET ANBAR), EN PLUS DES FRONTIÈRES TURQUES VOISINES. LES PAYS OCCIDENTAUX, LES PAYS DU GOLFE ET LA TURQUIE SOUTIENNENT CES EFFORTS. CETTE HYPOTHÈSE EST TRÈS PROBABLEMENT CONFORME AUX DONNÉES DES ÉVÉNEMENTS RÉCENTS, AIDERONT À PRÉPARER DES REFUGES SÛRS SOUS PROTECTION INTERNATIONALE, SEMBLABLES À CE QUI S’EST PASSÉ EN LIBYE LORSQUE BENGHAZI A ÉTÉ CHOISIE COMME CENTRE DE COMMANDEMENT DU GOUVERNEMENT TEMPORAIRE.

Le rapport ce termine par ces propos incroyables :

8. LES EFFETS SUR L’IRAK :

C. SI LA SITUATION SE DÉGRADE, IL Y A LA POSSIBILITÉ VOIR S’ÉTABLIR UNE PRINCIPAUTÉ SALAFISTE DÉCLARÉE OU NON DANS L’EST DE LA SYRIE (HASAKA ET DER ZOR), ET C’EST EXACTEMENT CE QUE VEULENT LES PUISSANCES SOUTENANT L’OPPOSITION, AFIN DE D’ISOLER LE RÉGIME SYRIEN, QUI EST CONSIDÉRÉ COMME LA PROFONDEUR STRATÉGIQUE DE L’EXPANSION SHIITE (IRAQ ET IRAN).

D. LA DÉTÉRIORATION DE LA SITUATION A DES CONSÉQUENCES DÉSASTREUSES SUR LA SITUATION IRAKIENNE, QUI SONT LES SUIVANTES :

— 1. CELA CRÉE L’ATMOSPHÈRE IDÉALE POUR QUE AQI PUISSE RETOURNER DANS SES ANCIENNES POCHES À MOSSOUL ET À RAMADI, CE QUI LUI DONNERA UN NOUVEL ÉLAN EN PRÉTENDANT UNIFIER LE DJIHAD ENTRE SUNNITES IRAKIENS ET SYRIENS, ET LE RESTE DES SUNNITES DU MONDE ARABE CONTRE CE QU’IL CONSIDÈRE COMME UN ENNEMI, LES DISSIDENTS. ISI [L’ÉTAT ISLAMIQUE EN IRAK] POURRAIT ÉGALEMENT DÉCLARER UN ÉTAT ISLAMIQUE PAR LE BIAIS DE SON UNION AVEC D’AUTRES ORGANISATIONS TERRORISTES EN IRAK ET EN SYRIE, CE QUI CRÉERAIT UN GRAVE DANGER POUR L’UNITÉ DE L’IRAK ET POUR LA PROTECTION DE SON TERRITOIRE.

Signalons que figure également dans ces documents déclassifiés une information selon laquelle beaucoup d’armes en provenance des stocks de l’armée Libyenne à Benghazi ont rejoint la Syrie (Source) :

On reste ainsi sidéré de la qualité des analyses de ce seul rapport – et donc par l’absence de réaction du gouvernement.

Le patron de la DIA de l’époque a confié en 2016 à Seymour Hersh des informations sur l’analyse de la situation syrienne par son Agence (Source, traduit ici) :

« Le Lieutenant General Michael Flynn, directeur de la DIA entre 2012 et 2014, confirma que son agence avait envoyé un flux constant de mises en garde secrètes à l’Exécutif, quant aux conséquences catastrophiques d’un renversement d’Assad. Les djihadistes, précisait-il, contrôlaient toute l’opposition. La Turquie n’en faisait pas assez pour stopper l’infiltration de combattants étrangers et d’armes le long de sa frontière. Flynn m’avait confié « Si le public américain avait accès au flux de renseignements que nous avons transmis quotidiennement, au niveau le plus sensible, il exploserait de rage. » « Nous avons compris la stratégie à long terme de l’État Islamique (EI), et ses plans de campagne, et nous avons aussi discuté le fait que la Turquie regardait ailleurs lorsqu’il s’agissait d’aborder l’expansion de l’État Islamique en Syrie. » Le rapport de la DIA fut repoussé avec force par l’administration Obama. « J’ai eu l’impression qu‘ils ne voulaient tout simplement pas entendre la vérité. »

C’est une information très importante pour comprendre les actions du gouvernement.

À ce stade, au vu des conséquences dramatiques que l’on observe à présent, on aimerait comprendre ce qui s’est passé, on aimerait que Michael Flynn nous en dise davantage…

Eh bien par chance, comme le débat démocratique est plus vivant aux États-Unis (d’ailleurs, avez-vous déjà entendu parler du Michael Flynn français ?), et que Flynn est courageux, on a bien eu le droit à davantage d’informations ; le 13 août 2015, il a été passé à la question par Mehdi Hasan sur Al-Jazeera (Source : Youtube – “Qui est à blâmer pour la montée en puissance de Daech ?”) – à comparer avec la “pugnacité” des journalistes français sur ce sujet face à nos responsables politiques :

Voici la traduction de la transcription (à partir de 8’58 – Source) :

Mehdi Hasan : Beaucoup de gens diraient que les Etats-Unis ont vu la montée d’ISIL venir et ont fermé les yeux, ou même l’ont encouragé comme contrepoint à Assad. Et une analyse secrète de l’agence que vous avez dirigée, la Defence Intelligence Agency, en août 2012, a déclaré : “Il y a la possibilité de voir s’établir une Principauté salafiste déclarée ou non dans l’est de la Syrie et c’est exactement ce que veulent les puissances qui soutiennent l’opposition pour isoler le régime syrien.” Les États-Unis ont vu venir le califat de Daech et n’ont rien fait.

Michael Flynn : Oui, je pense que ce que nous… nous avons été à côté de la plaque. Je veux dire, là, nous avons complètement foiré, je pense, c’était au tout début. […]

Mehdi Hasan : Mais attendez, vous les aidiez en 2012. Bien que ces groupes soient… –

Michael Flynn : Oui, nous avons permis à ces militants extrémistes d’entrer et… –

Mehdi Hasan : Mais pourquoi les avez-vous autorisés à faire cela, Général ? Vous étiez en poste. Vous étiez à la tête de la DIA.

Michael Flynn : Eh bien, ce sont… ce sont… oui, c’est vrai, c’est vrai. Eh bien, ce sont – c’est la politique – ce sont des questions de politique, oui.

Mehdi Hasan : J’ai pris la liberté d’imprimer ce document. Voici le mémo que j’ai cité. Avez-vous vu ce document en 2012 ? […]

Michael Flynn : Oh ouais, oui, oui, j’ai prêté une très grande attention à tout ça, bien sûr.

Mehdi Hasan : D’accord, donc quand vous avez vu cela, n’avez-vous pas décroché un téléphone et dit : “Mais pourquoi diable sommes-nous en traine de soutenir ces rebelles syriens qui sont -…” ?

Michael Flynn : Bien sûr ! Ce genre d’information est présentée et ceux-là deviennent… –

Mehdi Hasan : Et qu’avez-vous fait ?

Michael Flynn : Ceux-là deviennent, ceux-là deviennent… – J’en ai discuté.

Mehdi Hasan : Avez-vous dit : “Nous ne devrions pas soutenir ces groupes !” ?

Michael Flynn : Je l’ai fait. Je veux dire, on s’est disputés à propos de ça, des différents groupes qui étaient là et on a dit, “Qui est impliqué là-dedans ?” et je vous dirai que je crois que les renseignements étaient très clairs. Et maintenant, il s’agit de savoir si la politique a été aussi claire et aussi définie et aussi précise qu’il le fallait, et je ne crois pas que ce soit le cas. […]

Mehdi Hasan : Mais soyons clairs : en 2012, votre agence dit : “Les Salafistes, les Frères musulmans et Al-Qaïda en Irak sont les principaux moteurs de l’insurrection en Syrie.” En 2012, les États-Unis ont aidé à coordonner les transferts d’armes vers ces mêmes groupes. Pourquoi n’avez-vous pas arrêté cela, si vous vous inquiétiez de la montée de “l’extrémisme islamiste” ?

Michael Flynn : Oui, je déteste le dire, mais ce n’était pas mon travail : je devais m’assurer que l’exactitude des renseignements que nous avons présentés était aussi bonne qu’elle pouvait l’être, et je vais vous dire que ça remonte à avant 2012. Je veux dire, quand nous étions en Irak et que nous avions encore des décisions à prendre avant qu’il ait une décision de quitter l’Irak en 2011. Je veux dire que nous voyions alors très clairement ce à quoi nous allions devoir faire face.

Mehdi Hasan : Permettez-moi de préciser encore une fois : vous dites essentiellement que même au gouvernement à l’époque, vous saviez que ces groupes existaient. Vous avez vu cette analyse, et vous vous disputiez même dessus. Mais qui n’écoutait pas ?

Michael Flynn : Je pense que c’était le gouvernement.

Mehdi Hasan : Donc le gouvernement a fermé les yeux sur votre analyse… –

Michael Flynn : Je ne sais pas s’ils ont fermé les yeux. Je pense que c’était une décision. Je pense que c’était une décision délibérée.

Mehdi Hasan : Une décision délibérée d’y aller – de soutenir une insurrection qui comprenait des Salafistes, Al-Qaïda et les Frères musulmans ?

Michael Flynn : Eh bien, une décision délibérée de faire ce qu’ils ont fait. Vous devriez vraiment demander au Président. Que fait-il réellement avec la politique en place ? Parce que c’est très, très déroutant.

VIII. Le rôle (initial) de Daech : « atout stratégique » des États-Unis ?

On a donc pu constater trois phases dans l’attitude des Américains face à Daech : d’abord un “flou stratégique” avec des actions à peine symboliques, ensuite un raidissement semblant plutôt montrer une volonté de contenir son expansion, et enfin une lutte plus résolue – mais avec des moyens qui resteront limités. Voici ce que conclut le professeur Christopher Davidson :

« Bien sûr, l’échelle de la nouvelle campagne anglo-américaine n’allait en rien être comparable avec les frappes effectuées contre le régime de Mohammad Kadhafi en 2011, ou encore moins que celles contre le régime de Saddam Hussein en 2003. Il semblerait au contraire que [ces frappes de la coalition] aient eu un double objectif : satisfaire l’opinion qui demandait au moins quelques actions ostensibles contre la barbarie de Daech, tout en s’assurant qu’en même temps les forces aériennes des puissances rivales ne commencent pas à prendre les choses en main, et qu’elles ne tentent pas de réellement détruire l’État Islamique. »

Christopher Davison ajoute également :

« Jusqu’à présent – et malgré de potentiels changements durant la présidence Trump –, les États-Unis et leurs alliés n’ont pas combattu l’EI avec l’intensité requise pour vaincre militairement cette organisation. Selon moi, Inherent Resolve [NdT : l’opération de bombardements de la coalition] a plutôt été une opération de type “contenir et réagir”. Nous avons entendu sans cesse les forces irakiennes et kurdes se plaindre que les frappes aériennes menées sous commandement américain étaient largement inefficaces, touchant bien souvent des bâtiments vides et d’autres installations inoccupées. En Irak, les autorités ont également dénoncé le fait que Daech recevait des “avertissements préalables” lorsque les responsables américains annonçaient des offensives irakiennes majeures, comme par exemple l’actuelle tentative de reprise de Mossoul ou la libération antérieure de Ramadi. »

Il explique donc ceci :

“Davidson soutient que les puissances occidentales ont manipulé à maintes reprises les acteurs les plus puissants de la région pour protéger leurs propres intérêts. Cela s’est poursuivi pendant la guerre froide, la “guerre contre le terrorisme” et se poursuit encore aujourd’hui à une époque définie par ce qu’on appelle l’État islamique. Et il soutient que les services de renseignement américains considèrent l’État islamique comme un atout stratégique à utiliser contre leurs ennemis, comme ils l’ont fait avec Al-Qaïda avant lui.” (Source)

Précisons très clairement que ce potentiel statut d’« atout stratégique » n’induit pas une collusion occulte entre Daech et les États-Unis, mais un appui irresponsable de dizaines de milliers de rebelles anti-Assad par la CIA et ses partenaires, dont un certain nombre a prêté allégeance à l’« État Islamique » (EI) ou collabore avec cette organisation.

En 2015, le professeur Abraham Miller de l’Université de Cincinnati donnait son analyse du rôle que pouvait avoir Daech à l’époque (Source) :

« Comprendre le rôle de l’État Islamique

Le président Barack Obama n’a pas l’intention de détruire l’État Islamique. Les frappes aériennes sont en grande partie des piqûres d’épingle, et la mobilisation de quelque 400 conseillers en Irak est de pure façade.

L’État Islamique existe en tant que structure politique dont l’utilité du rôle l’emporte sur les coûts politiques et militaires de sa défaite, non seulement pour l’Amérique mais aussi pour les émirats sunnites du golfe Persique. Pensez que pour renverser la dictature de Saddam Hussein, les États-Unis ont conduit 800 frappes par jour, mais qu’ils se mènent sept frappes par jour contre Daech.

Daech fournit un contrôle direct sur les intérêts hégémoniques de l’Iran en étendant son extension de sa frontière orientale au Levant. Un Iran doté d’une capacité nucléaire qui risque de recevoir des dizaines de milliards de dollars est une menace pour les intérêts sunnites dans la région. […]

La fonction de l’État Islamique est de compenser la domination chiite. L’État Islamique combat l’Irak chiite et la Syrie. La menace qu’il représente est tolérée, même par les émirs du Golfe, tant que Daech se concentre sur la cessation de l’hégémonie iranienne. »

Cette analyse était déjà celle de Robert Baer dès 2011 (Source) :

« L’intervention de l’Union Européenne et des États-Unis en Syrie vise à nuire à l’Iran et à protéger Israël et les chrétiens libanais, et non le peuple syrien, selon Robert Baer. »

Plus précisément, Christopher Davidson indique :

« Dans le mois qui a suivi la publication du rapport de la DIA, plusieurs ex-officiers de haut rang américains, dont un ancien cadre de la NSA, des agents du FBI à la retraite et un ancien haut-responsable du Pentagone confirmèrent l’apparente gravité de ce rapport ; ils en appelèrent donc à l’analyser avec un esprit critique. L’ex-officier du MI6 Alastair Crooke s’y attela, écrivant que ce document indiquait la “résurrection” d’une “idée largement répandue” au sein des services de renseignement occidentaux, selon laquelle une sorte de “fossé sunnite” devait être mis en place afin de couper “les liens territoriaux liant l’Iran et la Syrie”. Il expliqua que la planification de cette stratégie était devenue très en vogue à la suite de la guerre de 2006 entre Israël et le Hezbollah ; [suite aux grandes difficultés d’Israël,] les puissances occidentales perçurent alors le besoin de séparer l’Iran de ses États et milices alliés. »

Le Secrétaire d’État John Kerry a d’ailleurs reconnu ceci entre les lignes dans une conversation privée (Source) :

« Obama espérait utiliser l’État islamique comme levier contre Assad, révèle John Kerry

Bien avant que l’armée russe ne vienne à l’aide de Bachar al-Assad en Syrie, l’administration Obama a estimé que l’expansion de l’État islamique dans la région obligerait le président syrien à négocier avec Washington, selon des commentaires privés du secrétaire d’État John F. Kerry faits l’automne dernier.

La raison pour laquelle la Russie est venue en Syrie, c’est parce que Daech se renforçait“, a déclaré M. Kerry sur l’enregistrement, publié sur le site Web d’AMN News, un agrégateur en ligne d’informations spécialisé sur le Moyen-Orient.” [L’État Islamique] menaçait la possibilité d’aller à Damas et ainsi de suite. On regardait. Nous avons vu que [l’État Islamique] se renforçait et nous pensions qu’Assad était menacé.

Nous pensions, cependant, que nous pourrions probablement gérer [une telle situation]. Vous savez, Assad pourrait alors être obligé de négocier “, a dit M. Kerry. Mais au lieu de négocier, il a obtenu le soutien du [Président russe Vladimir] Poutine. C’est vraiment compliqué.“, a dit M. Kerry. »

C’est cette vision qui a conduit les États-Unis à s’impliquer aussi fortement et aussi tôt en Syrie – comme l’a indiqué notre ancien Ministre des Affaires Étrangères Roland Dumas le 1er juin 2013 (Source : Youtube) :

Il précisa même par la suite :

« C’est très simple. Je me trouvais à Londres [en 2010] pour d’autres affaires que la Syrie. Il n’était pas encore question de la Syrie sur la scène internationale, j’y étais pour des affaires commerciales, banales, et les interlocuteurs avec lesquels j’avais affaire, qui étaient des responsables anglais, m’ont un jour demandé si j’accepterais de rencontrer des Syriens. J’ai trouvé la question un peu insolite et j’ai voulu en savoir davantage, et je leur ai demandé qui étaient ces Syriens.

C’est alors qu’ils m’ont révélé tout de go, sans précautions, qu’il se préparait une action en Syrie, à partir de l’Angleterre, avec des Syriens, des gens du Proche-Orient – ils ne m’ont pas dit lesquels -, et que cela avait pour but de renverser le régime, qu’une fois pour toutes la révolution allait exister, qui serait très forte, qui s’en prendrait au gouvernement de Bachar al-Assad, et que ça allait se déclencher dans les mois qui suivraient. […] L’objectif était de partir d’un petit groupe, ils avaient tout organisé, y compris le remplacement du président : il y avait là dans la réunion, je n’en ai pas parlé, le remplaçant de Bachar al-Assad. C’était un vieux général. Il n’a peut-être pas gardé cette fonction, mais il était présenté comme celui qui devait succéder à Bachar al-Assad. Donc c’est parti de ce moment-là, à peu près 6 mois avant le déclenchement des hostilités. […]

Le but de m’avoir invité dans cette petite réunion, c’était de me demander deux choses : premièrement, essayer de savoir auprès du Quai d’Orsay, que j’ai dirigé pendant dix ans, quelle serait la position de la France dans cette éventualité ; deuxièmement, de me demander à moi, personnellement, ce que je pensais de cette idée de renverser le gouvernement syrien. C’était très à la mode à l’époque déjà… C’est là que j’ai coupé court avec tous ces gens. Je leur ai dit : “Écoutez, moi ça n’est pas du tout ma tasse de thé, je représente peut-être peu de choses, ou beaucoup de choses, je n’en sais rien, mais je n’ai pas l’intention d’intervenir auprès d’un gouvernement étranger pour changer les institutions d’un pays étranger. Donc merci de m’avoir invité…” On a pris un breakfast, comme ils disent, le matin, c’était très sympathique, et puis je n’ai pas donné suite. […]

Puis il s’est passé quelques mois. Je suis rentré en France, et j’ai vu à ce moment-là les choses se passer comme on me l’avait dit […] – d’autres éléments se sont agrégés à cela, notamment les pays arabes. […] J’ai dit, répété et publié des choses là-dessus ; ça n’est pas la première fois que les choses partent de l’Angleterre. Les Anglais travaillent pour les Américains, depuis longtemps maintenant, vous savez je ne suis pas né de la dernière pluie. J’ai déjà suivi de très près les premières révolutions dans le monde arabe, et notamment une des premières que j’ai suivie de très près, c’était en Iran, à l’époque de Mossadegh. Je me souviens très bien, c’était dans les années 50/55, les Anglais étaient le fer de lance pour les Américains qui sont intervenus après, à la fin. Tout ça pour me rassurer dans mon analyse, à savoir que les choses partaient du monde anglo-saxon. C’est du reste ce qui s’est produit par la suite.

Ce sont des révélations que j’ai faites parce que je pensais qu’elles étaient utiles à la vérité et puis qu’elles étaient utiles à la compréhension des événements qui vont suivre, car n’oublions pas que ces informations que j’avais, et auxquelles je n’ai pas attaché plus d’importance que je vous le dis, car ça pouvait être un bobard. Mais la suite des événements qui a prouvé qu’il y avait une coalition, que le but était de renverser le régime de Damas, m’a éclairé sur ces prémisses que j’avais accueillies tout à fait comme ça par hasard. […]

Le secret, avec les Américains, ou je dirais l’explication, elle est très simple : les Américains annoncent ce qu’ils vont faire, et si on étudie bien les discours, les attitudes, on a l’explication de ce qui va suivre. C’est très intéressant, du reste, du point de vue de la politique générale. Vous n’avez, il n’y a pas beaucoup de pays qui annoncent les choses ; eux, ils les annoncent, ils ont annoncé ça. » [Roland Dumas, 28/12/2013.]

Cette appréciation est par exemple appuyée par un mail publié par Wikileaks. Il émane d’un employé de l’entreprise Stratfor (une des plus grandes entreprises de renseignement), et daté du 7 décembre 2011 ; l’employé fait un compte rendu à ses responsables d’une réunion du jour au Pentagone (Source) :

« J’ai passé la majeure partie de l’après-midi au Pentagone avec le groupe d’études stratégiques de l’USAF (U.S. Air Force) – des gars qui passent leur temps à essayer de comprendre et d’expliquer au chef de l’USAF le tableau d’ensemble dans les régions où ils opèrent. Il n’y avait que moi et quatre autres hommes au niveau du lieutenant-colonel, dont un représentant français et un représentant britannique qui sont en liaison actuellement à DC avec les États-Unis. […]

Après quelques heures de conversation, ils ont dit sans le dire que les équipes des FOS (probablement américaines, britanniques, françaises, jordaniennes, turques) sont déjà sur le terrain, concentrées sur les missions de reconnaissance et la formation des forces d’opposition. Un gars de l’armée de l’air (des États-Unis) a dit très prudemment qu’il n’y a plus beaucoup d’hommes de l’Armée Syrienne Libre à entraîner en ce moment, mais que toutes les opérations en cours sont faites avec “prudence”. »

 

Le professeur Christopher Davidson pointe un autre problème :

« La grande question qui nous fait tourner en rond est la suivante : où ces réseaux extrémistes tels que Daech et al-Nosra puisent-ils les énormes ressources avec lesquelles ils financent leur effort de guerre, dont leurs armes sophistiquées et les salaires de leurs combattants ? Certainement pas dans les zones dont ils se sont emparés en Irak et en Syrie, qui sont appauvries et durement affectées par la guerre. De ce fait, je recommande le chapitre de Shadow Wars à travers lequel j’étudie cette question, en essayant de démontrer l’invalidité de la thèse de l’autosuffisance financière de l’EI en particulier, et de la nébuleuse al-Qaïda en général. »

Or, de graves informations sont apparues en 2016, montrant que pendant des années, les États-Unis n’ont pas sévi contre les pays sponsors du terrorisme que sont l’Arabie Saoudite et le Qatar (Source : CNews et Wikileaks) :

« De : Hillary [Rodham-]Clinton, le 17 août 2014

Il est important qu’une fois que nous nous engagerons le combat contre Daech – comme nous ne l’avons fait jusqu’à présent que de façon limitée -, nous et nos alliés devrons continuer jusqu’à ce qu’ils soient repoussés, subissant une défaite tangible. […]

Pendant que cette opération militaire/paramilitaire progresse, nous devons utiliser nos moyens diplomatiques et de renseignement plus traditionnels pour faire pression sur les gouvernements du Qatar et de l’Arabie saoudite, qui fournissent un soutien clandestin financier et logistique à Daech et à d’autres groupes sunnites radicaux dans la région. Cet effort sera renforcé par l’engagement accru du GRK [Gouvernement Régional du Kurdistan d’Irak]. Les Qataris et les Saoudiens seront mis en position d’équilibrer leur politique entre leur compétition actuelle pour dominer le monde sunnite et les conséquences de la sévère pression américaine. »

 

En conclusion, notons que le professeur Abraham Miller apportait aussi cette très importante précision :

« Les États-Unis n’ont pas plus créé Daech que la Russie ne l’a fait, en dépit des théories conspirationnistes sur Internet. Ni les États-Unis ni personne en dehors de la Syrie, de l’Irak et des forces kurdes n’est prêt à payer le prix du sang et le coût pour vaincre Daech. Si tel était le cas, une force internationale pourrait vaincre ISIS en quelques mois.

Daech est une réaction en chaîne. Tant qu’il est contrôlé, son chaos est perçu comme servant une multiplicité de buts à l’intérieur et à l’extérieur de la région. »

Et comme on l’a vu, quand la réaction en chaîne n’a plus été contrôlée, des actions résolues ont été entreprises, et elles ont dès lors réussi à battre Daech…

Concluons par le point de vue de Robert Baer sur le degré de stupidité qui peut être celui des dirigeants et des structures de décisions politiques – qui explique bien plus de choses que d’hypothétiques complots très rarement existants… (Source)

“On va déclencher une guerre civile qui fera passer la guerre libyenne pour de la rigolade.” [Robert Baer, 28/11/2011]

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