Le coût exorbitant de certains médicaments est-il le prix de la corruption entre labos et politiques ?

On l’a compris : il suffit que les grands labos, producteurs de médicaments, soient de mèche avec les politiques qui décident de la mise sur le marché et du prix final, pour que le braquage soit parfait.

 

À maladie grave – souvent durable – soins coûteux… et durables, pris en charge par la Sécurité sociale, qui se fait bouffer de l’intérieur (l’Assurance maladie a remboursé 23 milliards d’euros de médicaments en 2014). Le malade, lui, n’y voit que du feu : certains médicaments pour la vue coûtent les yeux de la tête, et quelques chirurgiens ophtalmos les prescrivent avec une idée derrière la tête…

Pour rester dans le domaine oculaire, la saga du « Lucentis » a été développée dans un article du Monde du 2 octobre 2013 :

« L’Assurance-maladie a-t-elle gaspillé 400 millions d’euros en 2012 pour un médicament trop cher ? C’est l’objet de la polémique sur les traitements de la dégénérescence maculaire liée à l’âge (DMLA) et d’autres maladies de l’oeil. Au cœur du débat, le Lucentis (laboratoire Novartis), qui a l’autorisation officielle, et l’Avastin (Roche), utilisé officieusement.
Leurs principes actifs sont très proches, mais l’un coûte presque quarante fois plus cher que l’autre. Faut-il autoriser le moins coûteux, l’Avastin, plus risqué selon certains ? L’arrivée prochaine d’un nouveau concurrent va-t-elle redistribuer les cartes ? En quatre points, plongée dans un dossier épineux sur le plan scientifique, économique et réglementaire.
[…] Mis sur le marché en 2007, le Lucentis est devenu le premier poste de dépenses de médicaments en médecine de ville : 389 millions d’euros remboursés par l’Assurance-maladie en 2012. Et ce n’est pas fini, car ce produit dont le prix a déjà baissé (900 euros l’unité aujourd’hui) est désormais autorisé dans d’autres atteintes rétiniennes, notamment liées au diabète. »

Des chirurgiens qui n’en croquent pas ont dénoncé la collusion de ceux qui en croquent avec les labos qui fabriquent ces molécules. Que les Français qui sont soignés et remboursés par la Sécu ne se rassurent pas : d’une manière ou d’une autre, ce sont eux qui payent. Car si les soins généraux sont bien remboursés en France, il faut que quelqu’un passe à la caisse pour cette corruption plus ou moins passive. Et à la fin, c’est toujours le Français solvable qui paye, que ce soit de manière directe ou indirecte.

Et la manière indirecte, avec l’appauvrissement programmé des remboursements par la Sécu, c’est le basculement vers des mutuelles de plus en plus protectrices mais de plus en plus chères, et la fracture « maladive » : il y a ceux qui peuvent bien se soigner, et les autres. Qui devront choisir entre la santé et un autre poste, la nourriture, par exemple. On mangera moins bien ce mois-ci pour emmener les enfants chez le dentiste…

Un article du Figaro en date du 20 juin illustre la tendance des producteurs privés à taper dans la caisse publique via le coût invérifiable des médicaments.

Il n’est pas question ici de déterminer si ces médicaments sont efficaces ou pas – la plupart le sont – mais de remettre en question l’énorme marge (même si on n’ignore pas que l’élaboration d’un médicament complexe coûte très cher en R&D) qui affecte au final les deniers publics. Et la collusion plus ou moins visible avec les pouvoirs publics (voir Crozemarie et le cancer, Servier et le Mediator, Garretta et le sang contaminé, le distilbène [1], l’hormone de croissance, l’amiante !), qui peut aller jusqu’à de la corruption. Cela n’est pas dit, mais fortement suggéré.

« « L’inflation continue » des prix des nouveaux médicaments, « injustifiée et inacceptable », menace le système d’Assurance maladie et « l’accès équitable » aux soins, ont dénoncé mercredi huit organisations de défense des malades et des professionnels.

Les prix des traitements « qualifiés d’innovants », notamment contre le cancer, l’hépatite C ou les maladies rares, augmentent de manière « significative » et « injustifiée » depuis de nombreuses années et sont devenus « exorbitants », critiquent ces associations dans un livre blanc publié conjointement.

En oncologie, « le coût moyen d’une année de vie gagnée est passé de 15.877 euros en 1996, à 175.968 euros en 2016 », rappelle la Ligue contre le cancer. Les laboratoires « demandent des prix astronomiques même quand les médicaments n’ont pas nécessité d’investissement important en recherche et développement », renchérit l’association UFC-Que Choisir.

L’UFC cite l’exemple de plusieurs médicaments, dont le « Keytruda », indiqué dans le traitement de certains mélanomes, pour lequel « la Haute autorité de santé a estimé que l’amélioration du service médical rendu » n’était « que mineure par rapport aux traitements existants », mais qui coûte en France jusqu’à « 72.000 euros par an ».

En cause, selon ces associations : la négociation « opaque » des prix entre gouvernements et industriels du secteur, les « pressions » exercées par les laboratoires et leur « manque de transparence », concernant les coûts de production et de recherche ou encore l’évaluation des médicaments. »

Avec son secteur public puissant, mais menacé, et son secteur privé avide, la France est le pays occidental de toutes les corruptions possibles. Quand on sait que nos ministres passent allègrement de leur poste public à une responsabilité privée, et inversement, parfois dans le même domaine, on peut imaginer le niveau de tentation auquel ils sont soumis.

Heureusement, nous avons toute confiance en Alexis Kohler, nous savons pertinemment que couple Buzyn ne parle pas boulot le soir, et que le nouveau président de la République a coupé tous les ponts avec sa banque d’affaires. Il y a des motifs d’assurance, quand même !

 

Notes

[1] « Dès 1953, une étude américaine conclut que ce médicament n’est pas plus efficace qu’un placebo pour éviter les fausses couches. Puis, en 1971, d’autres études menées aux États-Unis mettent en cause le DES dans la recrudescence des cancers du vagin chez les jeunes filles dont les mères avaient pris du Distilbène pendant leur grossesse. Cette alerte, qui constitue une bombe à retardement pour l’enfant à naître, conduit la Food and Drug Administration américaine à interdire l’usage du DES pour ses indications obstétricales. » (Le Monde). Ce ne sera pas le cas en France.

0.00 avg. rating (0% score) - 0 votes
Share

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée.

*