Le dernier combat de Bobby Fischer

« Il n’y a pas de grand esprit sans un coin de folie » (Sénèque, Grand Maître romain)

Inutile de revenir sur les compétences techniques échiquéennes de Bobby. Le surdoué a dominé les échecs américains puis mondiaux de la fin des années 50 jusqu’au début des années 70, où il deviendra champion du monde face au joueur soviétique Boris Spassky. Une victoire à la fois personnelle et politique puisque l’Amérique, pour une fois, damait le pion à la grande école russe. Mais tout cela est connu : tout a été dit sur Fischer, le meilleur comme le pire, le meilleur et le pire. Voilà pourquoi nous allons le présenter sous deux angles nouveaux : le Céline des échecs, et son dernier combat, celui qu’il ne pouvait pas gagner. 

 

 

Bobby, après être devenu champion du monde en 1972, n’a pas arrêté de jouer aux échecs, comme on a pu le lire partout. Il a continué, entamant une partie plus grande, contre un adversaire imaginaire, selon lui supérieur à tout, qu’il a désigné comme « Les Juifs ». Et il a joué ses coups, en solitaire, mentalement, de manière invisible. Fils d’une mère juive (et d’un père absent), dans une sorte de reniement, Fischer a joué contre lui-même.

La question est délicate : son génie échiquéen l’a-t-il mené à une vérité supérieure, ou l’a-t-il fait sombrer dans une faille paranoïaque ?

« Son ami neurologue : “Il n’arrêtait pas de répéter que les juifs étaient mauvais, que les États-Unis étaient mauvais, ou que le nucléaire était mauvais… Il en parlait de manière obsessionnelle, et compulsive”. »

Les surdoués de l’antisémitisme

Céline est cet écrivain français – trop français – de l’entre-deux guerres qui a cloué l’intelligentsia au sol avec son Voyage. Certes, il écrira ensuite une bonne ventrée de romans plus ou moins autobiographiques, mais aucun n’aura l’envergure du Voyage, au retentissement mondial. Aujourd’hui, pourtant, on parle surtout de ses pamphlets, qui sont interdits à la vente chez nous. Le meilleur écrivain français est donc censuré sur décision d’un groupement communautaire qui n’a aucune légitimité.

« Pensant avoir épuisé les subtilités du jeu, l’Américain en mit au point une variante, le « Fischer Random Chess », dans laquelle la position de départ des pièces situées derrière les pions est sélectionnée au hasard par un logiciel, ce qui donne au total 960 possibilités. Selon Fischer, cette variante, en empêchant les préparations, devait permettre au talent pur de s’exprimer. » (Le Monde du 19 janvier 2008)

 

Fischer, après avoir battu Boris Spassky et ses aides de camp – un joueur russe ne pouvait pas se déplacer sans une armée de préparateurs, de techniciens et de secondants, qui spécialisés dans les ouvertures, qui dans les fins de partie… en ce sens Fischer était plus libre que Spassky – a mis un terme à sa carrière. Il n’a pas accepté le match contre Anatoly Karpov, le nouveau prodige russe, car selon lui les conditions n’étaient pas réunies. Karpov est donc devenu champion du monde sur tapis vert, et cette victoire sans victoire le suivra toute sa vie. Malgré son immense talent, celui du serpent étouffeur, il restera celui qui a pris la place du Roi Fischer sans combattre. Anatoly ne deviendra réellement champion du monde qu’après avoir défait le grand Viktor Kortchnoï, le dissident des échecs russe dont la femme et les enfants étaient en « sécurité » en URSS pendant le match…

Heureusement pour les amateurs d’échecs, le combat contre Kasparov, le futur grand champion sur près de deux décennies (1985-2000) – ce qui est énorme aux échecs, ça correspond à un sprinter qui domine sur quatre olympiades – redonnera un coup de fouet à cette discipline qui n’avait jamais crevé l’écran, sauf pendant la période Fischer. Sa victoire en Islande en 1972 aura passionné le monde entier. Il y a avait deux systèmes, deux hommes, deux philosophies. Le plus fort, ou le plus fou, gagna.

 

 

Ensuite, Fischer s’est enfermé dans sa tour d’ivoire, renonçant à jouer, renonçant aussi aux biens de ce monde (il laissa ses 200 000 dollars de gains à la secte qui l’hébergeait), et crachant son dégoût du monde. Peut-être que pour le pur esprit perché tout là-haut, ce monde était trop laid : trop de mensonge, de bassesse, de lourdeur. Peu à peu, Fischer reviendra dans les médias par le biais de ses déclarations antiaméricaines et antijuives. Il associait d’ailleurs l’Amérique à Israël. Selon lui, l’Amérique était devenue l’esclave d’Israël.

« Le Congrès ne fera aucune loi qui touche l’établissement ou interdise le libre exercice d’une religion, ni qui restreigne la liberté de la parole ou de la presse, ou le droit qu’a le peuple de s’assembler paisiblement et d’adresser des pétitions au gouvernement pour la réparation des torts dont il a à se plaindre. »

Au pays du 1er amendement, où l’on peut dire à peu près tout ce qu’on veut, ses déclarations ne passeront pas inaperçues. Le 11 septembre 2001, les tours écroulées encore fumantes, Bobby est aux Philippines (un pays qui a subi une terrible guerre américaine en 1899-1902 avec des centaines de milliers de morts), par téléphone sur une radio locale :

« C’est une formidable nouvelle, il est temps que ces putains de juifs se fassent casser la tête. Il est temps d’en finir avec les États-Unis une bonne fois pour toutes. […] Je dis : mort aux États-Unis ! Que les États-Unis aillent se faire foutre ! Que les juifs aillent se faire foutre ! Les juifs sont des criminels. (…) Ce sont les pires menteurs et salauds ! On récolte ce qu’on a semé. Ils ont enfin ce qu’ils méritent. C’est un jour merveilleux. »

 

Des accusations qui feront tache dans une Amérique unie contre l’ennemi commun, le terrorisme (apparemment) islamiste. Mais les déboires de Bobby avec l’administration US ne datent pas de l’attentat de New York : c’est en 1992, lors du match revanche contre Spassky, joué sur une île du Monténégro (ex-Yougoslavie) et pour une jolie prime de 5 millions de dollars, que Bobby viole l’embargo économique décidé unilatéralement par les Américains. Une match qui lui vaudra 10 ans de prison s’il remet les pieds sur le sol national. Il ne les remettra plus. Il voguera de pays en pays, et finira sa vie en Islande le 17 janvier 2008 sur le lieu de son sacre, à Reykjavík.

« Il lit Mein Kampf et Le Protocole des sages de Sion. Le grand maître américain Larry Evans se souvient l’avoir accompagné pour voir un documentaire sur Hitler : “Lorsque nous sommes sortis du cinéma, Bobby dit qu’il admirait Hitler. Je lui demandai pourquoi et il me répondit : ’Parce qu’il a imposé sa volonté au monde’.” » (Le Monde du 18 septembre 2004)

Pourquoi ce parallèle entre Céline et Fischer ?

Le talent supérieur, le retrait du monde, l’exclusion puis la déchéance nationale, l’odeur de souffre, la tendance paranoïaque, bref, ce couplage incompréhensible pour le commun des mortels entre génie et folie – ou du moins « l’antisémitisme » –, c’est la marque de fabrique de ces champions, chacun dans sa spécialité. Car il n’est pas encore prouvé que l’antisémitisme est une forme de folie ou une maladie. On peut aussi le voir comme un niveau de lucidité. L’incroyable niveau échiquéen atteint par Fischer correspond-il à un niveau de lucidité sociale et politique supérieur ? Un niveau de lucidité qui lui faisait mépriser les autres en bloc, y compris les femmes ?

« Je garde le souvenir de l’avoir vu, en Islande, analyser une position tout en déjeunant, un échiquier sur la table, un autre sur ces genoux, tandis qu’un de ses assistants lui mettait la fourchette dans la bouche – il vit dans un monde de rêve où les figurines ont remplacé les humains. Sa seule notion de la réalité il la puise dans les livres lus pendant son enfance, et son favori était les aventures de Fu-Man-Chu, ce magicien qui dicte sa volonté à son entourage. » (Patrick Séry, Le Monde du 20 novembre 1978)

 

Alors un Bobby pas fou, juste trop lucide, avec des glissements dans la paranoïa : l’ex-champion du monde se fera arracher plusieurs dents par peur qu’il y ait un micro dans ses plombages, et accusera le duo Karpov-Kasparov d’avoir truqué son match car Bobby y voyait trop de « coups faibles » !

En réalité, Bobby n’est pas le seul, sur le toit du monde échiquéen, à souffrir de mélancolie ou de dépression hors les 64 cases : avant lui, Morphy ou Steinitz – ses « maîtres » – n’étaient pas clairs non plus. L’un vivait dans la terreur d’être empoisonné, l’autre craignait que son barbier ne lui tranche la gorge… Bobby fera pourtant une psychothérapie à 14 ans, qui plus est avec Reuben Fine… un Grand Maître international !

 

Sacrifice de roi

« S’interrogeant sur la pathologie des échecs, Jacques Dextreit et Norbert Engel notent qu’elle est le plus souvent de l’ordre de la paranoïa. Parmi les symptômes les plus fréquents, on rencontre : 1) Une absence d’insertion sociale, le monde des échecs étant le seul reconnu par le sujet ; 2) Des troubles de la sexualité allant dans le sens d’une abstinence presque totale et d’une misogynie affirmée ; 3) Des idées mégalomaniaques et des sentiments de persécution ; 4) Une importance extrême accordée à tout ce qui touche la vision : exhibitionnisme, goût pour les vêtements, phobie du regard ou des caméras. » (Le Monde du 16 octobre 1981)

Caractériel au dernier degré, doué de peu d’empathie pour ses contemporains, Bobby est aussi fort aux échecs qu’il est inapte relationnellement. Détestait-il plus les juifs que les « autres » ? Pas sûr. Tout en étant juif, il accablait les juifs de nombreux maux. Il les rendait responsables d’une persécution à son encontre et des maux de l’Amérique, ce grand pays sous dépendance d’un petit État à l’extérieur et d’une organisation richissime et tyrannique à l’intérieur :

 

 

Si dans cette interview on retire les exagérations sous le coup de la colère (il réagissait à une agression des autorités américaines), les propos de Fischer n’ont rien de paranoïaque : les Américains eux-mêmes reconnaissent la puissance du lobby sioniste dans leur pays et une majorité l’accepte, par confort intellectuel ou parce que les intérêts des deux pays semblent coïncider. Mais peut-être les fait-on coïncider… Fischer est donc ce qu’on appelle un complotiste avant la lettre.

Il n’est pas forcément antisémite, il souligne juste la puissance juive dans son propre pays, et s’y oppose. Ses formulations ne sont pas celles d’un professionnel de la politique, de l’économie ou des médias, mais le fond est identique. Au sens du CRIF, qui établit les normes en la matière, Fischer est antisémite. Si l’on s’intéresse à la politique profonde, Fischer est lucide mais sujet à des emportements et des imprécisions.

 

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Bobby joue en 1973 une partie contre Imelda Marcos

 

Cette interview a lieu juste après la confiscation de tous ses biens sur le sol américain, dans sa maison de Californie en février 1999. Le gouvernement américain ne lui rendra jamais les livres dédicacés de Castro – un bon joueur d’échecs – ou de Marcos, le président philippin qui lui ouvrira toujours sa porte (il lui offrira un pont d’or en 1975 pour le voir rejouer). Les Philippines soutiendront toujours Fischer, par antiaméricanisme ou par amour des échecs, ou les deux. Fischer séjournena même à Baguio City, la ville du premier grand champion asiatique Eugenio Torre. Le Philippin Florencio Campomanès, un ancien champion d’échecs national, sera de 1983 à 1995 le président de la FIDE (Fédération internationale des échecs), la fédération internationale. D’échecs, pas d’antisémitisme.

Aujourd’hui, en 2018, l’antisémitisme est un crime de la pensée. En France l’antisémitisme – difficile à prouver tant les accusateurs sont à la fois juge et partie – est passible de prison. L’antisionisme n’est pas loin de valoir la même peine. Les propos de Fischer sont donc considérés comme antisémites, et non comme une opinion ou un jugement politique. Or chacun sait que derrière la colère, il y a une réalité dans le constat. L’exagération ou l’emphase, que l’on connaît aussi chez Céline, ne peuvent effacer complètement le fond du propos. Ces deux êtres d’exception ont peut-être dit trop brutalement, sans les ménagements ou les euphémismes d’usage, une réalité que chacun sait dans le monde politico-médiatique. Et l’on ne parle même pas de la « rue » et des bistrots, qui foisonnent de propos considérés comme nuls et non avenus pour des raisons de « populisme ».

 

 

Ainsi, la folie supposée de Fischer dépend-elle d’une définition de l’antisémitisme et de la véracité de l’origine de ses propos. Si cette définition change, si son acception devient plus large (actuellement l’antisémitisme est un délit corrélé au crime des crimes, la Shoah), et si certaines réalités dérangeantes mais démontrables sont admises (l’influence considérable d’une minorité communautaire dans certaines démocraties), alors Fischer devient un immense joueur d’échecs qui a été l’auteur de déclarations sur les États-Unis et Israël qu’on peut retrouver, avec plus de tact et de précision, dans la bouche d’un Castro hier, d’un Duterte (quoique lui y va un peu fort) ou d’un Erdogan aujourd’hui.

« Le roi est toujours seul, personne ne l’aide. Il porte une responsabilité considérable et c’est la tragédie de tous les souverains » (Boris Spassky)

Alors, quel est ce « dernier combat » ? Ce n’est pas un combat contre la folie, avec l’esprit qui jouerait contre lui-même et qui perd forcément (schizophrénie), mais un combat contre le pouvoir sioniste. Un combat ingagnable sur le papier mais contre un adversaire à sa hauteur, une partie que Bobby a pourtant engagée après sa victoire au championnat du monde. Si l’on fait l’hypothèse que le « pouvoir juif » susnommé est une folie, alors Bobby a lutté de toutes ses forces – y laissant sa peau et une partie de son esprit, en tous les cas sa couronne de roi des échecs – contre la puissance sioniste. Et là, tout devient évident. Comme ses coups, qui semblaient d’une simplicité effarante à ce niveau.

« La supériorité avec laquelle il a joué dans l’interzonal [un grand tournoi mondial en 1970, NDLR] est à peine croyable. Il y a une sorte de vitalité phénoménale dans son jeu. Les autres grands maîtres paraissent en ressentir un complexe d’infériorité. Il faut voir avec quelle facilité il nous a battus, Gligoric et moi, à croire que nous avions été hypnotisés. »

C’est la particularité de Bobby, sa marque de fabrique, son empreinte éternelle : un enfant pourrait presque comprendre ses coups de pion, poussés contre la défense adverse. Des coups d’une limpidité et d’une efficacité absolue. Mais pour aboutir à cette sublime simplicité, que beaucoup de champions admirent, il a fallu nettoyer son esprit de toutes les scories possibles, de tous les grands dissolvants de cette ambition supérieure. Se débarrasser de tous les mensonges, de toutes les lourdeurs, de toutes les prudences.

On ne peut pas avoir d’un côté l’esprit clair, et de l’autre l’esprit obscur. On ne peut pas couper Bobby (ou Céline) en deux, avec d’un côté le joueur d’échecs génial et de l’autre le salaud intégral : l’un ne va pas sans l’autre. Il y a forcément une liaison logique entre ceux deux parties, qui ne sont parties que parce qu’on n’en saisit pas la relation.

 

 

Le fantôme de Bobby Fischer

« Récemment, le champion britannique Nigel Short a déclaré avoir disputé sur Internet plusieurs parties de trois minutes avec un inconnu mystérieux qui ne pouvait être que Bobby-le-Terrible en personne. » (Le Monde du 3 août 2002)

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