Le deuxième niveau de l’occupation

destruction nicola nasserGaza  24 septembre 2014 par Nicola Nasser

Le 12 octobre, le Caire doit accueillir une conférence, organisée et présidée par l’Égypte et la Norvège, des bailleurs de fonds internationaux et arabes pour la reconstruction de Gaza. Tel est leur but déclaré. Mais les raisons que les donateurs ont invoquées pour ne pas tenir leurs promesses précédentes, faites à Paris en 2007 et à Charm el-Cheikh en 2009, existent toujours. Cela signifie que les donateurs qui vont participé à la prochaine conférence au Caire prendront probablement les mêmes engagements que ceux qu’ils ont pris lors des deux conférences précédentes et qu’ensuite, à nouveau, ils ne les tiendront pas.

Pendant ce temps, le peuple palestinien sous blocus à Gaza restera en souffrance, attendant la prochaine agression que l’occupation israélienne déchaînera sur eux, pour soi-disant éliminer les causes que les donateurs invoquent pour recycler leurs engagements pour la reconstruction de Gaza, dont il est peu probable qu’elle ait lieu dans un futur proche.

Le respect des anciens/nouveaux engagements des donateurs est toujours subordonné, d’un point de vue politique, à l’imposition du statu quo en Cisjordanie et à Gaza. Cela implique la coordination sécuritaire avec la puissance occupante, la poursuite et l’élimination de toutes les formes de résistance à l’occupation, autant dire que toutes les activités de reconstruction sont soumises à l’approbation du régime sécuritaire israélien, et bien plus encore.

Même si ces conditions étaient remplies, les bailleurs de fonds ne tiendraient leurs promesses que si l’Organisation de Libération de la Palestine (OLP) restait partie prenante des négociations comme unique stratégie, et des accords qui ont conduit à la création de l’Autorité palestinienne (AP).

Tout indique que l’OLP et l’AP sont les fers de lance de la bataille pour imposer les conditions des donateurs pour leur propre compte. Sous la rubrique de la « légitimité, du « projet national » et de « l’autorité centrale unique » qui « détient seule le pouvoir de prendre les décisions de guerre ou de paix », l’OLP et l’AP ont démontré qu’elles sont prêtes à se soumettre aux conditions politiques des donateurs.

L’ironie est qu’Israël n’a jamais respecté les conditions qu’il a contraint les donateurs d’imposer, pas seulement pour procéder à la reconstruction de Gaza mais aussi sur l’AP en général. Israël n’a jamais renoncé à la violence. Il ne cesse de faire la guerre et déchaîne ses instruments de terrorisme d’Etat contre les Palestiniens sous occupation. Il a de manière flagrante et à maintes reprises violé tous les accords signés avec l’OLP. Il n’a même pas rendu la pareille lorsque l’OLP l’a reconnu, pas plus qu’il n’a officiellement reconnu le droit des Palestiniens à établir leur Etat.

Actuellement, les autorités d’occupation menacent de dissoudre le gouvernement de réconciliation nationale s’il n’affirme pas sa pleine autorité sur Gaza. Mohammed Mustafa, vice premier ministre de l’AP, a transmis le message, à savoir qu’il n’y aurait pas de reconstruction tant que ce gouvernement n’assoirait pas pleinement son contrôle sur Gaza.

Cependant, tout indique également que la résistance restera à Gaza et que ses capacités de résistance aux conditions que les donateurs veulent imposer – sur elle et sur Gaza – augmentent.

La seule lecture possible de tout ce qui précède (et d’autres faits) est que, dans de telles conditions et circonstances, la reconstruction de Gaza sera différée jusqu’à nouvel ordre, et que le report de la reconstruction et le fait de la lier à un processus de clonage de Gaza sur le modèle de la Cisjordanie est en fait une stratégie qui ouvre la voie à une nouvelle invasion de Gaza.

Le fait est que les besoins de reconstruction à Gaza s’accumulent en raison de cette stratégie. La destruction de Gaza n’a pas commencé avec la réponse aux actions contre cette stratégie en 2007. La reconstruction de l’aéroport et du port de mer de Gaza, par exemple, est en suspens depuis que l’occupation a détruit ces installations en 2002. Le retard de reconstruction de tout ce qu’Israël a détruit en 2008-2009 et 2012 continue aussi de s’accumuler.

Un rapport récent du Conseil économique palestinien pour le développement et la reconstruction (Palestinian Economic Council for Development and Reconstruction – PECDAR) estime que la reconstruction de ce qui a été détruit pendant la dernière attaque israélienne sur Gaza coûtera environ 8 milliards de dollars. Le rapport précise que ce processus prendrait cinq ans si l’autorité d’occupation levait « totalement » l’embargo sur Gaza, ce qui n’est pas près de se produire.

De toute évidence, la reconstruction de Gaza nécessite une nouvelle stratégie palestinienne, qui fixe la limite entre les subventions des donateurs et leurs conditions politiques, et qui refuse une fois pour toutes tout engagement palestinien à ces conditions dégradantes qui, comme l’ont prouvé les années écoulées depuis qu’a commencé le soi-disant « processus de paix », ont apporté plus de destruction que de construction, ont servi de principal incubateur des divisions palestiniennes et n’ont même pas apporté le moindre avantage à la nation.

En même temps, tout nouveau gouvernement qui émergera d’un partenariat national doit adopter la résistance contre l’occupation. Le gouvernement de réconciliation nationale actuel, avec son mandat de six mois et ses principales tâches de préparation des élections présidentielles et législatives est, par définition, un gouvernement intérimaire et n’est pas qualifié pour assumer de lourdes charges à long terme comme la reconstruction de Gaza et l’obtention de la fin du blocus.

Ces deux tâches sont des objectifs humanitaires et nationaux supérieurs à n’importe quel différend politique ou partisan. Pourtant, la détermination de la présidence palestinienne à se rallier aux conditions des bailleurs de fonds, qui ne font aucune distinction entre les besoins humanitaires et les fins politiques, est une stratégie qui ne fait pas de distinction entre les besoins nationaux et les intérêts partisans. C’est une stratégie qui prolonge la catastrophe humanitaire à Gaza.

Malheureusement, la nécessité de séparer la politique – partisane ou autre – de la question humanitaire ne semble pas être à l’ordre du jour des donateurs étrangers et arabes, ni à celui du président palestinien Mahmoud Abbas, en dépit d’un courrier qu’il a envoyé au Secrétaire général des Nations Unies Ban Ki-Moon le 30 juillet, dans laquelle il déclarait que Gaza était une « zone de catastrophe » en proie à une « crise humanitaire dangereuse. »

Cette « crise humanitaire dangereuse » est le produit des formes de châtiment collectif qui ont été infligées à la population de Gaza avant la scission palestinienne et qui s’est aggravée par la suite.

Tout consentement palestinien à continuer d’adhérer aux conditions politiques des donateurs, qui sont responsables de la perpétuation de la punition collective, est une forme de complicité palestinienne dans cette punition subie par les habitants de Gaza. Il est temps que tous les leaders palestiniens s’exonèrent de toutes les accusations de complicité dans cette punition.

Les châtiments collectifs qui ont visé et continuent de viser Gaza ne sont pas acceptables, même au prétexte de punir le Hamas. Selon les conventions de Genève et devant le droit pénal international, ils constituent un crime de guerre infligé à la population civile de Gaza, que le droit international humanitaire protège, du moins en théorie.

Insister pour que la reconstruction de Gaza soit liée au rétablissement de la « pleine » autorité de la présidence palestinienne et de l’AP sur Gaza, et aux conditions politiques des bailleurs qui, de fait, sont les conditions de la puissance occupante, est simplement une autre façon de dire que la reconstruction de Gaza va être liée à l’application du programme partisan du Fatah sur Gaza.

Cela signifie également que les civils de Gaza vont être collectivement punis pour les différends partisans que le Fatah a avec le Hamas, auquel cas il devient très difficile d’éviter de pointer la complicité palestinienne dans la punition collective de la population de Gaza, et plus difficile encore de défendre toute contribution à la perpétration de ce crime de guerre.

Tant que la situation actuelle persiste, la reconstruction de Gaza restera indéfiniment en suspens, et le fardeau de la reconstruction ne fera que croître. Finalement, la population de Gaza n’aura pas d’autre choix que de chercher le salut par d’autres moyens qu’elle peut seule contrôler. La présidence et son parti doivent décider de se libérer une fois pour toutes de leur dépendance financière et politique vis-à-vis des donateurs et du « processus de paix » stérile qui n’a jusqu’ici apporté que la mort, la destruction et la division.

Il n’est pas trop tard pour opter pour une alternative nationale, pour sauver la population de Gaza, l’unité nationale, la résistance et l’autonomie de prise de décisions.

Cette alternative consiste à poursuivre la mise en œuvre du processus de réconciliation nationale, activer le cadre de commandement unifié de l’OLP, convenir d’une nouvelle stratégie palestinienne basée sur les principes de partenariat et de résistance, et créer un nouveau gouvernement d’unité nationale engagé dans cette stratégie et qualifié pour assumer ces tâches énormes que sont la reconstruction de Gaza et la levée du blocus.

Tout ce qui précède ne requiert qu’une introspection honnête, la priorité de la conscience nationale et le libre arbitre politique.

Source:

http://www.ism-france.org/analyses/Le-deuxieme-niveau-de-l-occupation-article-19196

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