Les Kanaks ont voté : Des citoyens à part entière ou entièrement à part?

Les Kanaks ont voté: Des citoyens à part entière ou entièrement à part?

«L’identité s’affiche quand elle a besoin de parler»

Par 56% contre 44%, la Nouvelle-Calédonie a voté en faveur du non à l’indépendance préférant continuer à rester dans le giron français. Si ce référendum, dernier maillon d’un processus qui a commencé dans la violence, a été acté, c’est qu’au départ les indépendantistes comme Jean-Marie Tjibaou ont milité pour l’indépendance il y a de cela 30 ans. Un référendum de 2018 sur l’indépendance de la Nouvelle-Calédonie organisé le 4 novembre 2018. À la question «voulez-vous que la Nouvelle-Calédonie accède à la pleine souveraineté et devienne indépendante?» les Calédoniens ont répondu à 56,4% pour le «non», avec un taux de participation de plus de 80%.

Pour rappel, l’accord de Nouméa précise que: «La consultation portera sur le transfert à la Nouvelle-Calédonie des compétences régaliennes, l’accès à un statut international de pleine responsabilité et l’organisation de la citoyenneté en nationalité.» D’échéance en échéance, le référendum de dimanche est le premier d’une série de trois. La carte électorale a joué en faveur du non du fait de plusieurs facteurs dont la colonisation, la déportation, les émigrés des pays voisins attirés par les mines de nickel.

Présentation de la Nouvelle-Calédonie

C’est avant tout un peuple qui est l’un des plus anciens, il a une identité. «Peuplé ,lit-on sur Wikipédia ,depuis au moins 3200 à 3300 ans, l’archipel était habité avant l’arrivée des Européens par des Mélanésiens aujourd’hui appelés Kanaks. qui forment le peuple autochtone. Comme l’attestent des fragments de poterie Lapita retrouvés, les premiers habitants de la Nouvelle-Calédonie auraient posé le pied sur le territoire il y a environ 3000 ans. La culture kanake commence à se différencier des autres cultures mélanésiennes. Ils maîtrisent l’art de la pierre polie et fondent leur civilisation sur la culture de la terre et une organisation sociale basée sur une structure clanique.» (1)

Découverte le 4 septembre 1774, par Cook qui baptise cette terre New Caledonia en l’honneur de l’Écosse. Par la suite il y eut plusieurs expéditions anglaises et françaises. A cela il faut ajouter les missionnaires qui comme on le sait sont toujours dans les bagages des expéditions: «Ainsi, les missionnaires anglais de la London Missionary Society (L.M.S.) décident, à partir de 1797, de christianiser le Pacifique. Les premières conversions d’Océaniens à la foi protestante incitent les pères de la Société de Marie, missionnaires catholiques, à s’implanter en Mélanésie. Fin 1843, un navire de guerre français amène à Balade un évêque et quatre missionnaires maristes. La Nouvelle-Calédonie est proclamée colonie française à Balade le 24 septembre1853. La Nouvelle-Calédonie est devenue une collectivité française composée d’un ensemble d’îles situées en mer de Corail et dans l’océan Pacifique Sud. Distante de la France d’environ 16 740 kilomètres et d’une superficie de 18 575,5 km2 (…). La zone économique exclusive a été étendue à 350 milles en 2015 (…). Les inégalités restent fortes et les potentialités de l’archipel qui permettraient d’explorer des alternatives aux activités minières, à commencer par le tourisme, sont encore insuffisamment valorisées (…)». (1)

«Après la Seconde Guerre mondiale, la France abolit le Code de l’indigénat. En parallèle, le territoire connaît une croissance économique grâce à l’exploitation de «l’or vert»: la Nouvelle-Calédonie en devenant alors le troisième producteur mondial de nickel. Les années 1980 voient les tensions entre opposants et partisans de l’indépendance atteindre leur paroxysme. La violence culmine en 1988. Le 4 mai 1989, le leader indépendantiste kanak Jean-Marie Tjibaou est assassiné à Ouvéa. (…) Les négociations aboutissent à la signature des accords de Matignon le 26 juin 1988 prévoyant la mise en place d’un statut transitoire de 10 ans devant se solder sur un référendum d’autodétermination pour que les Calédoniens se prononcent pour ou contre l’indépendance. Cette consultation, prévue par l’accord de Nouméa signé en 1998, était destinée à poursuivre le travail de réconciliation entre Kanaks, peuple autochtone du territoire, et Caldoches, population d’origine européenne, entamé avec les accords de Paris de 1988 (..)» (1)

Les  déportés algériens de Nouvelle-Calédonie et leur représentation

La France de Napoléon III cherche une terre nouvelle pour y fonder une colonie pénitentiaire. Après la Commune de Paris, la Nouvelle-Calédonie sert de lieu de déportation pour de très nombreux anciens communards et d’Algériens. Entre 1864 et 1921. 2106 «Arabes» pour reprendre la dénomination calédonienne ont été transportés, déportés en Nouvelle-Calédonie. Dès le départ, tout a été fait pour les déraciner puiqu’il ne leur a pas été permis de ramener leur famille contrairement aux autres déportés. Exclus des lois qui permettent d’être exilés en étant accompagnés par leurs épouses, les «Arabes» vont se marier avec des femmes d’origine européenne, kanake, asiatique… Pour célébrer le 150e anniversaire de l’arrivée en 1864, des premiers déportés d’origine algérienne en Nouvelle-Calédonie, l’Association des Arabes de Nouvelle-Calédonie a organisé une journée de commémoration et de festivités a Nessadiou (Bourail). (…) Au programme également, la projection d’un film, «Le retour». Ce documentaire de 52 minutes a été réalisé après la série de Saïd Oulmi «les témoins de la mémoire». Au début de cette aventure humaine extraordinaire, la société de production a diffusé une adresse postale, des milliers de lettres ont alors été expédiées d’Algérie pour reprendre contact avec les «descendants oubliés» de Nouvelle-Calédonie. Parmi ces témoignages émouvants, celui de Christophe Sand archéologue calédonien, d’origine algérienne.» (2)

Le nombre d’Algériens condamnés à un exil définitif avoisinait les 2000. Selon la thèse de Malika Ounoughi. Le nombre est estimé à 15.000, mais un travail de fond est à faire dès lors que la plupart des noms arabes ont été effacés par «l’administration coloniale qui s’est acharnée à annihiler leur attachement à leur pays d’origine, l’Algérie, à leur culture, à leur langue et à leur religion». (3)

 Les zoos humains

La politique coloniale de la France a été la même dans toutes les colonies. Au nom des races supérieures, tout a été fait pour animaliser le colonisé et lui dénier son humanité. La sortie du livre de Didier Daeninckx «Cannibale» retrace un épisode de l’histoire de la Nouvelle-Calédonie. En 1931, 111 Kanaks sont exhibés comme «cannibales authentiques» à l’Exposition coloniale de Paris. Plusieurs centaines d’«ambassadeurs» des colonies africaines et asiatiques font le voyage. L’Empire français est à son apogée. Pour les Calédoniens, ce sera le voyage de la honte. Les uns seront échangés contre des crocodiles d’un zoo de Francfort, les autres resteront au jardin d’Acclimatation de Paris, obligés de jouer leur rôle, mangeant viande crue et dansant en criant comme de prétendus «sauvages». Didier Daeninckx, retrace cet épisode longtemps méconnu. Selon la thèse de Didier Daeninckx, les «événements» de la décennie 80 y trouveraient leurs sources.» (4)

La colonisation selon Pierre Messmer

«Pierre Messmer, Premier ministre, écrit une lettre à Xavier Deniau secrétaire d’État aux DOM-TOM où il lui recommande de favoriser la colonisation par le peuplement. Le 19 juillet 1972: «Pour Messmer, les Kanaks, qui peuplent cet archipel depuis près de 5 000 ans, c’est moins que rien, ils n’existent pas. Ou plutôt ils ne sont là que pour se révolter. C’est une justification terrible de la poursuite de l’apartheid, du racisme, de la spoliation, de l’exploitation, du pillage, de la répression, des exactions, des assassinats qu’ont dû subir les Kanaks sur leur terre qui, ne l’oublions pas, fut un bagne avant de devenir territoire d’outre-mer. «La Nouvelle-Calédonie, colonie de peuplement, est probablement le dernier territoire tropical non indépendant au monde où un pays développé puisse faire émigrer ses ressortissants. »(5)

Il faut donc saisir cette chance ultime de créer un pays francophone supplémentaire. À court et moyen terme, l’immigration massive de citoyens français métropolitains devrait permettre d’éviter ce danger en maintenant et en améliorant le rapport numérique des communautés. À long terme, la revendication nationaliste autochtone ne sera évitée que si les communautés non originaires du Pacifique représentent une masse démographique majoritaire. Il va de soi qu’on n’obtiendra aucun effet démographique à long terme sans immigration systématique de femmes et d’enfants». (5)

Comme en Algérie et à un degré moindre, la Nouvelle-Calédonie verra sa population augmenter au point que les allogènes deviennent plus importants que les indigènes. En 2014 39% sont des Néo-Calédoniens. La colonisation de peuplement, tant pénale (avec la présence d’un bagne de 1864 à 1924, la déportation s’étant arrêtée en 1894) que libre, est à l’origine de la population d’origine européenne, fortement métissée, soit 27,2% des habitants se déclarant «Européens» en 2014 (natifs ou non) à quoi peuvent s’ajouter les 8,6% de métis et les 8,7% se définissant simplement comme «Calédoniens». Enfin, le développement économique, surtout à travers l’exploitation minière du nickel a entraîné l’apport de mains-d’oeuvre asiatiques (leurs descendants représentant 2,8% de la population locale en 2014), et polynésiennes (10,3% des habitants en 2014). (1)

 Qui vote?

On l’aura compris, aucun référendum ne sera en faveur de la décision d’autonomie prônée par les indépendantistes. Sur Slate nous lisons: «Les autochtones calédoniens se soucient particulièrement de leur nombre, effrayés par leur propre déclin. Et à raison. Dans son Atlas des peuples paru en octobre 2018, Jean-Yves Faberon écrit les craintes kanaks noir sur blanc: «Cette ancienne colonie de peuplement, certes de petites dimensions a si bien prospéré´ que son ´´peuple premier´´ kanak y est devenu minoritaire dans son propre pays.» Traversée par des flux quasi-permanents, qu’ils soient dus à son passé de colonie pénitentiaire ou au nickel, la Nouvelle-Calédonie est désormais une terre de métissage. En 2014, d’après un recensement de l’Insee, les Kanaks représentaient 39,1% des communautés calédoniennes. Les Européens 27,1%, les originaires de Wallis-et-Futuna 8,2%, les Tahitiens 2,1%. (…)Alors, parmi tout ce(s) monde(s), qui façonnera le Caillou de demain? «Il est tout à fait normal que, lorsqu’on doit décider l’avenir du pays, il y ait des mesures qui privilégient l’expression du peuple colonisé», déclare Sylvain Pabouty. Le destin commun se bâtira à partir du moment où il y aura une reconnaissance de l’identité kanake pleine et entière, Il ne faut pas que tout le monde appelle au destin commun sans avoir réhabilité l’identité kanake.» (6)

«Le seul vainqueur, réagit le président Macron, c’est le processus en faveur de la paix qui porte la Nouvelle-Calédonie depuis trente ans, c’est l’esprit de dialogue.» Malgré mes recherches, je n’ai pas trouvé de visibilité pour le vote des anciens déportés algériens qui seraient 15 000 sur un total de 175 000 votants. On ne saura pas s’ils ont voté pour l’indépendance ou s’ils sont restés dans le moule usuel. En clair, même si on ne peut pas parler d’indépendance, il est nécessaire cependant que les Kanaks soient des citoyens à part entière et non entièrement à part. Il y va de la stabilité du «Caillou» et de la pérennité de ce territoire d’outre-mer dans le giron français et qui représente avec son domaine marin 350 000 km2 promesse à la fois politique et économique.

Professeur Chems Eddine Chitour

Ecole  Polytechnique Alger

  1. https://fr.wikipedia.org/wiki/Nouvelle-Calédonie
  2. https://la1ere.francetvinfo.fr/nouvellecaledonie/2014/10/16/150e-anniversaire-de-l-arrivee-des-deportes-algeriens-en-nouvelle-caledonie-198440.html
  3. Malika Ouennoughi: Les déportés maghrébins en Nouvelle-Calédonie et la culture du palmier dattier (1864 à nos jours) Paris: L’Harmattan, 2006
  4. Christian Tortel: https://www.liberation.fr/tribune/1998/11/06/en-1931-111-kanaks-furent-exhibes-a-l-exposition-coloniale-une-honte-refoulee-kanaks-au-zoo_252783
  5. https://rebellyon.info/Kanaky-une-lettre-oubliee-de
  6. https://www.slate.fr/story/169377/referendum-nouvelle-caledonie-liste-electorale-exclu-zoreille-caldoche-kanak
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