Ministère de la défense russe : le Fake n’était qu’une erreur technique

La presse occidentale s’est fait un plaisir de souligner l’erreur de communication, particulièrement grave, du ministère russe de la défense illustrant des accusations portées contre les Etats Unis de protéger un convoi de terroristes en Syrie le 9 novembre. Guerre de l’information oblige, cela fait si longtemps que l’occasion était attendue.

Mardi, le ministère russe de la défense a accusé l’armée américaine d’avoir laissé passer le 9 novembre un convoi de terroristes à Abu Kamal, en Syrie. Non seulement, les Etats Unis ont refusé de les bombarder, mais ont tout fait pour empêcher l’aviation russe de s’en charger.

L’accusation est grave et ne permet pas d’erreur. Or, la personne chargée de la diffuser l’a accompagnée d’images dites « preuves irréfutables ». Puisqu’il n’est plus possible de publier une information sans l’accompagner d’images, la politique résumée en BD. Dommage, ces images étaient des saisies d’écran d’un jeu vidéo. L’opposition radicale russe s’est déchaînée, Navalny en tête:

Sujet de Russia 24 qui montre ces "preuves irréfutables" tirées d'un jeu vidéo, écrit-il

Sujet de Russia 24 qui montre ces « preuves irréfutables » tirées d’un jeu vidéo, écrit-il

"Ne vous trompez pas: à gauche, les preuves irréfutables, à droite c'est n'importe quoi"

« Ne vous trompez pas: à gauche, les preuves irréfutables, à droite c’est n’importe quoi »

La presse, notamment française, s’en est donnée à coeur joie, l’occasion était trop belle, surtout en ce moment, oubliant qu’un Fake suppose l’intention de tromper:

Снимок экрана (323)

Cela va du titre, assez neutre vues les circonstances, de l’Express:

Снимок экрана (324)

Au véritable lynchage organisé par Libération, qui a du mal à cacher sa jouissance sous une couverture pseudo-objective de l’évènement:

Снимок экрана (326)

Le texte de l’article se découpe en deux périodes. La première: la jouissance pleine et entière:
Снимок экрана (327)
Que peut-on attendre d’autre de la Russie que de la propagande et des Fakes news, les Etats Unis et Theresa May vous l’avaient bien dit. Donc, les nouvelles images, qui ont remplacé celles publiées par erreur, sont étrangement floues, ne permettent de rien voir. Deuxième période: ne pas se laisser gâcher la jouissance avec des détails.
Снимок экрана (328)Quel soulagement pour l’Occident, la Russie a enfin commis une erreur – et de taille. Juste au moment où les Etats Unis et l’Angleterre l’accusent de mettre en danger la sécurité de l’ordre mondial par une production systématique de Fakes. Cette boulette tombe mal. Très mal.Sur le fond, dans un monde « normal », c’est-à-dire dans un monde qui s’appuie sur la réalité matérielle et non sur la réalité « composée« , ces images ne changent rien au fond: la protection apportée par les Etats Unis à leurs « terroristes », en Syrie, en Ukraine ou ailleurs, là où ils sont nécessaires pour faire le travail que même la CIA ne peut se permettre de faire. Ce dont la presse ne parle absolument pas. C’est pourquoi le porte-parole du Kremlin, D. Peskov, déclare que le ministère de la défense a remplacé les images erronées par les véritables, l’erreur a été réparée, le responsable trouvé et « puni ». Fin de l’histoire. Vraiment? Non.

Deux remarques.

L’histoire ne se termine pas ici, car nous ne vivons plus tant dans le monde réel, que dans un méta-monde, dans le discours sur ce monde, par les images produites sur ce monde. Nous voyons le monde qui nous entoure à travers ce prisme. Il a fallu beaucoup de temps à l’armée russe pour entrer dans ce monde. En fait, elle y est entrée avec la guerre en Syrie, elle a appris à communiquer, à changer l’image de l’institution, à « moderniser » le discours et l’image, à en faire une armée puissante – dans ce monde-là. A tel point qu’il est difficile de dire ce qui ressort du discours et de la réalité, les équipements ont été modernisés, tout comme les armes, les salles de commandements. Rien ne reste de l’image de l’armée soviétique, pourtant puissante … dans le monde réel. Lancement en direct de missiles, images de drones diffusées sur le net. Quelle est la frontière entre l’image et le virtuel, entre le virtuel et le réel? Le discours produit de la réalité. Mais laquelle?

La vie comme un jeu vidéo. Le jeu vidéo s’est invité, presque naturellement, dans la vie. Là où n’est pas sa place. Mais il est tellement naturel pour les gamers employés par les différentes administrations en guise d’ingénieurs informatiques. Les gamers jouent, lancent des saisies d’écran. Quelle différence entre le jeu et la guerre?

Première conclusion: de la relative compétence des informaticiens hissés à un niveau qu’ils ne peuvent pas assumer dans la société actuelle. Ils sont des techniciens, plus ou moins bons dans leur domaine technique selon le cas, mais ils ne sont que des techniciens, qui ne remplaceront jamais, n’en déplaisent aux futuristes destructeurs, les producteurs d’idées, les producteurs « de monde ». Personne n’a annihilé la frontière entre la création et l’adaptation.

Il convient ensuite, en second lieu, de rappeler que l’armée mène le combat sur deux fronts – étrangement – également important. Une victoire dans la poussière, si elle n’est pas transformée en discours et en images n’existe pas. Elle ne pourra pas alors être capitalisée sur le plan politique, celui qui permet d’encrer les véritables victoires.

Cette erreur technique du ministère de la défense russe n’est pas en soi une tragédie, elle ne change pas le cours des choses mais elle affaiblie la position russe sur le plan politique, surtout dans un contexte géopolitique particulièrement tendu et agressif.

Karine Bechet-Golovko

source:http://russiepolitics.blogspot.fr/2017/11/ministere-de-la-defense-russe-le-fake.html

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