Mort de Claude Lanzmann, réalisateur de Shoah et publicitaire du sionisme

Défenseur acharné de la cause d’Israël, il était notamment l’auteur du documentaire Shoah, consacré à l’extermination des juifs pendant la Seconde Guerre mondiale.

 

Le cinéaste et journaliste Claude Lanzmann est mort à Paris, jeudi 5 juillet, à l’âge de 92 ans. Il était né le 27 novembre 1925 à Bois-Colombes dans une famille d’origine juive d’Europe de l’Est, immigrée en France à la fin du XIXe siècle.

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La parution des Réflexions sur la question juive, de Sartre, en 1947, est pour lui un événement majeur. L’ouvrage devient le socle d’un séminaire sur l’antisémitisme que Lanzmann organise en Allemagne à la demande de ses étudiants. Voulant dénoncer la faiblesse de la dénazification au sein de l’université, il publie en 1949 deux articles dans le Berliner Zeitung, journal de la République démocratique allemande (RDA), ce qui lui vaut de quitter ses fonctions d’enseignant. De retour en France, il se lance dans une carrière de journaliste. Il devient pigiste en 1951 pour France Dimanche et part en reportage en Allemagne de l’Est. Ses articles ne sont pas retenus par son journal et c’est Le Monde qui les publie.

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Il rencontre en 1952 Simone de Beauvoir et Jean-Paul Sartre, qui lui proposent de participer au comité de rédaction des Temps modernes, fondé en 1945. Il devient le compagnon de Simone de Beauvoir, une relation qui durera sept ans. En avril 1952, il publie son premier article dans Les Temps modernes, « La Presse de la liberté », puis part pour la première fois en Israël.

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Dans les années 1970, Claude Lanzmann s’ouvre au cinéma avec des films documentaires comme Pourquoi Israël (1973) et Shoah. D’une durée de neuf heures et demie, ce dernier est réalisé à partir de trois cent cinquante heures de prises de vues, effectuées entre 1974 et 1981. Il est le fruit de douze années de travail autour de la parole des protagonistes des camps de concentration et d’extermination. Après quatre années de montage, il sort en 1985. Shoah est considéré comme un monument du cinéma : sans image d’archives, il parvient à dire l’indicible sur le génocide. Le film est construit en quatre volets : la campagne d’extermination des camions à gaz à Chełmno, le camp de la mort de Treblinka, celui d’Auschwitz-Birkenau, et le processus d’élimination du ghetto de Varsovie. Le film reçoit un César d’honneur en 1986.

S’intéressant toujours à Israël, Lanzmann tourne également Tsahal (1994), considéré comme le dernier volet d’une trilogie après Pourquoi Israël et Shoah. En 2009, il publie un livre de mémoires, Le Lièvre de Patagonie (Gallimard). Plus tard, il tourne Le Dernier des injustes (2013), « donnant la parole au dernier doyen des juifs du ghetto de Theresienstadt ».

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En 2018, il revient sur la question juive. Dans Les Quatre Sœurs, quatre films diffusés les 23 et 30 janvier sur Arte, quatre femmes juives de Pologne, de Hongrie et de Tchécoslovaquie témoignent du cauchemar qu’elles ont vécu, déportées et témoins de la mise à mort des leurs. Des revenantes – mortes depuis –, parties en Israël ou aux États-Unis, que le réalisateur avait rencontrées pour le tournage de Shoah.

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À relire, le portrait de Claude Lanzmann par la Rédaction d’E&R :
Claude Lanzmann, le Leni Riefenstahl du sionisme !

 

« Quoique irréligieux, ce dont je ne suis ni fier ni honteux – c’est ainsi, c’est le tour qu’a pris ma vie –, j’ai toujours éprouvé un étonnement d’ordre philosophique et une admiration jamais démentie pour la religion juive. »

 

Celui qui est venu à bout du Lièvre de Patagonie, le livre de Claude Lanzmann sur Claude Lanzmann, 757 pages en Folio, a réalisé un exploit. Non que cette autobiographie soit pénible, mais le lecteur aura parcouru de l’intérieur la vie incroyablement riche d’un homme qui, malgré son dénuement d’artiste, fut toujours là où était l’Histoire, au cœur des grands évènements du XXe siècle : Résistance, Berlin, Sartre, Temps Modernes, France Soir, FLN, Shoah, Israël. Sans compter une galerie de femmes aussi éblouissantes qu’intelligentes. Se dessine, derrière l’ego sans limites (merci maman) de cet aventurier séducteur, le portrait d’un autre homme, dont la fonction n’a pas de nom, mais qui pourrait se résumer par  : publicitaire du sionisme. Et là, tout prend une autre couleur.

 

Claude le dénazificateur

 

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Monsieur Spock ? Perdu ! Otto Ohlendorf à Nuremberg

« J’avais lu aussi tous les actes du procès des Einsatzgruppen, qui se tint lui aussi à Nuremberg après le grand procès du même nom. Trois d’entre eux avaient été condamnés à mort, Otto Ohlendorf, leur chef, Paul Blobel qui, dans les ravins de Babi Yar, fit mitrailler en trois jours les 50 000 juifs de Kiev et Heinz Schubert, de la famille du compositeur, responsable des grands massacres de Crimée. Ohlendorf et Blobel avaient été pendus, Schubert, gracié in extremis par le haut commissaire américain en Allemagne, John McCloy. Nahum Goldman, président du Congrès juif mondial, m’avait obtenu un rendez-vous avec ce dernier au cours de mes investigations américaines. Il m’accueillit au dernier étage d’un gratte-ciel de Wall Street, où il avait son bureau, par ces paroles d’une rare élégance : “Ah ! You come for this Jewish business !” Je n’avais pu qu’acquiescer. »

Ce qui frappe, dans le livre de Claude, c’est cette faculté de rencontrer, sans aucune difficulté, les grands de ce monde. À pousser toujours les bonnes portes, et à accéder aux décideurs d’envergure. Quand Claude veut relancer le projet de sa vie, à savoir Shoah, ce n’est pas moins que le numéro un israélien qui le reçoit, en 1977.

« Le nouveau Premier ministre répondit rapidement à ma requête et un rendez-vous fut fixé avec lui dans son bureau de Jérusalem… Begin ne me déçut en rien, avec lui tout se passa comme je l’attendais, comme je l’espérais, et ma gratitude lui est à jamais acquise. Mais les détails et les modalités de cette nouvelle aide durent être réglés avec ses conseillers, en particulier avec Eliahou Ben Elissar, homme secret et sans émotions, ancien du Mossad, premier ambassadeur d’Israël en Égypte, plus tard à Paris où il fut emporté par une mort subite. Pour l’aide qu’Israël était disposé à m’apporter, je devais m’engager à terminer le film dans les dix-huit mois à venir et à ce que sa durée n’excède pas deux heures. »

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Simone de Beauvoir, à ne pas confondre avec Leni Riefenstahl

 

À chaque occasion, il tutoie les géants, ne quittant que rarement les sommets de l’Art ou de la Politique, quand il ne frôle pas la mort – parti sans matériel – dans les sommets des Alpes avec cette grande marcheuse qu’est Simone de Beauvoir. Claude rappelle en permanence que ses articles, aussi rares qu’exceptionnels, font date, applaudis par une critique unanime, subjuguant les professionnels de la chose. Il en va ainsi, sûrement, de ses papiers de rewriter pour France Dimanche, mais ça ne figure pas dans le bouquin.

« De retour en France, la question de gagner ma vie se posa urgemment. J’appris par Cau que Suzanne Blum, une avocate célèbre, s’était mis en tête d’apprendre la philosophie. Elle habitait rue de Varenne un appartement qui me parut somptueux, son frère André Blumel, avait été secrétaire de Léon Blum et demeurait proche de lui. Suzanne Blum avait passé la guerre en Angleterre et aux États-Unis avec Pierre Lazareff et les fondateurs de France-Soir et des autres journaux du groupe. C’était une grande femme intelligente et attentive, à qui je transmettais mon savoir à raison de trois leçons par semaine… Elle progressait vite, m’aimait beaucoup et prétendit m’aider à embrasser une carrière. Elle envisagea même très sérieusement de me marier avec une Rothschild – je n’ai jamais su laquelle –, ce qui aurait sûrement entraîné de fastes conséquences dans ma vie ultérieure. Elle me recommanda chaleureusement à Pierre Lazareff et Charles Gombault, et je fus engagé sans difficulté comme “nègre” ou encore “rewriter” dans le groupe Lazareff, la presse populaire et à grand tirage de l’époque. »

Le bloc de texte suivant aurait presque pu être écrit par un salopard d’antisémite avec gros clins d’œil, à la manière d’un Ardisson qui, lorsqu’il avait encore le loisir de railler le lobby, débitait ses clichés antisémites préférés… pour les dénoncer. On remarque déjà que partout où Claude va, vichysme et nazisme ne repoussent plus. Le supersionisme est un full-time job.

« Pierre Lazareff et ses proches collaborateurs étaient juifs, la rédaction en chef de France Dimanche comptait pourtant des antisémites bon teint qui, quelques années après la fin de la guerre, assénaient, semaine après semaine, leurs lourdes et grasses plaisanteries antijuives, comme si rien n’avait eu lieu. L’un d’eux, de la proche famille d’un célèbre géographe, auteur d’un manuel obligé pour les écoles, qui avait perdu un bras dans je ne sais quel combat, brandissait comme un fier étendard la manche vide de sa veste et s’ingéniait à faire engager au journal d’anciens miliciens condamnés à la Libération. Soudée, l’équipe du rewriting menaça de démissionner en bloc, j’avais l’impression de revivre ce qui s’était passé à mon entrée à Louis-le-Grand quand les khâgneux avaient voulu baptiser notre salle d’étude du nom de Brasillach. Oui, la France était encore infectée jusqu’à la moelle. »

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On reconnaît Brasillach et Doriot aux côtés de Nabe (à droite)

 

Quelle ingratitude ! Dire ça d’un pays qui a cofinancé, soutenu et promu Shoah ! Certes, c’est d’abord de l’argent israélien qui a servi à monter cet incroyable projet. On ne saura jamais le budget final de cet OVNI de dix heures (613 minutes), cauchemar des producteurs, et aussi des spectateurs, mais dans le bon sens : celui de la Mémoire, de l’Histoire, et de l’Art. Car Claude n’en démord pas, son film est une œuvre d’art. Traduire par intouchable, incritiquable.

 

On refait le procès

« L’aventure de Shoah commence ici : mon ami Alouf Hareven, directeur de département au ministère des Affaires étrangères israélien, me convoqua un jour et me parla avec une gravité et une solennité que je ne lui connaissais pas. Après m’avoir congratulé à propos de Pourquoi Israël, il me dit en substance ceci : “Il n’y a pas de film sur la Shoah, pas un film qui embrasse l’évènement dans sa totalité et sa magnitude, pas un film qui le donne à voir de notre point de vue, du point de vue des juifs. Il ne s’agit pas de réaliser un film sur la Shoah, mais un film qui soit la Shoah. Nous pensons que toi seul es capable de le faire. Réfléchis. Nous connaissons toutes les difficultés que tu as rencontrées pour mener à bien Pourquoi Israël. Si tu acceptes, nous t’aiderons autant que nous le pourrons.” »

Shoah ? Un docu-fiction interminable, monumental selon les critiques, trop long selon les gens, mais surtout dramatiquement soumis à l’affectif du réalisateur. Un piège hypnotique réalisé à partir de la juxtaposition images fixes/voix off monocorde (la définition du diaporama soporifique), afin de faire construire les images manquantes par l’imagination du spectateur lui-même. Ach, ce satané pouvoir de suggestion des grands hypnotiseurs… En vérité, un « On refait le procès » des bourreaux, qui n’apporte rien aux connaissances historiques, ou aux pièces des véritables procès des nazis. Non, l’intérêt premier de ce film est d’avoir fureté autour des zones de tueries, et d’avoir eu l’idée de recueillir les souvenirs des habitants de ces coins perdus. Hélas, gâchant cet atout par un immuable sentiment de revanche ou de supériorité intellectuelle, au lieu d’écouter ces témoins, antisémites ou pas, Lanzmann s’en est moqué ; cherchant non pas à traquer la vérité, mais à démontrer l’antisémitisme lâche, indifférent ou amusé de ces personnes ! Le réalisateur a piétiné un matériau humain extraordinaire, qui ne reviendra plus (le tournage a déjà 40 ans), ces paysans grossiers de la Pologne communiste, qui n’avaient pas beaucoup changé 30 ans après 1945, en les infantilisant dans ses prises, et en induisant leurs réponses. Une sorte de Juif Süss à l’envers (le succès commercial en moins, puisque l’œuvre de propagande nazie fera 20 millions d’entrées dans l’Europe de 1940), où le « polak » remplace le « youpin » !

 

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« Est-ce qu’il y a eu autant de juifs dans l’église qu’il y a de chrétiens aujourd’hui ? […] Est-ce qu’ils regrettent les juifs ? […] Demande-leur à leur avis pourquoi toute cette histoire est arrivée aux juifs ? » demande Lanzmann à son interprète (Pologne)

« Le grand commis auquel j’avais affaire ne m’était pas antipathique et je connaissais le discours officiel : une fois morts, les trois millions de Juifs polonais redevenaient citoyens polonais de plein exercice, ce qui portait à six millions le nombre total de leurs victimes. La fantasmatique polonaise recherchait alors toujours l’égalité de sacrifice avec les juifs. Et s’il est vrai que les pertes polonaises, dues à l’invasion nazie, aux déportations et liquidations commises par les Soviétiques, comme celle de Katyn, à la résistance antiallemande de l’Armia Krajowa (Armée de l’intérieur), et à l’insurrection de Varsovie en 1944, furent très importantes, elles n’atteignirent jamais les trois millions revendiqués par l’imaginaire patriotique. À la racine de cette comptabilité étonnante et macabre, il y avait d’abord une volonté d’effacement de la singularité et de l’énormité de l’assassinat des Juifs : six millions contre six millions, cela s’annule ! Je n’avais pas pris à ce moment-là toute la mesure de l’antisémitisme polonais. »

Je suis pas raciste mais j’aime pas les antisionistes

 

Pour plus d’honnêteté, Shoah aurait dû s’appeler « Ils sont encore antisémites ! ». D’ailleurs, dans Le lièvre de Patagonie, il n’est question que de cela. Shoah est une grande entreprise cinématographique de culpabilisation générale, projet qui a ouvert toutes les portes à son réalisateur. Qui pouvait refuser de se soumettre à cette pressante demande ? A fortiori appuyée par le gouvernement israélien ? Qui pouvait refuser de banquer pour Shoah ? Pourtant, les producteurs de l’époque n’ont pas cru en ce film (à part Claude Berri), qui s’est avéré un vrai panier percé. Douze ans de préparation, de tournage et de montage. Pas étonnant que même les Israéliens, qui avaient commandé une simple œuvre de propagande, confiant au réalisateur un budget correspondant à deux ans de travail, aient fini par lâcher l’affaire. Le gouvernement français puis de riches personnalités juives mettront la main au porte-monnaie. Ne pas financer aurait pu être pris pour un début d’antisémitisme, même de la part de compatriotes israéliens ou de coreligionnaires juifs.

« Nahum Goldman, premier président du Congrès juif mondial, homme d’État et de culture qui négocia les réparations allemandes avec le chancelier Adenauer, n’ignorait rien des difficultés financières énormes auxquelles je me heurtais pour mener le film à son terme et promit de m’aider. Il l’aurait fait s’il était demeuré à son poste. Il fut malheureusement contraint de le quitter et remplacé par Edgar Bronfman, de la célèbre famille canadienne des alcools et spiritueux, dont les fondateurs avaient eu une grande réputation de bootleggers durant la prohibition. La famille Bronfman était infiniment respectable, mais Edgar, trop occupé par ses affaires innombrables, avait choisi pour second, qui se chargerait spécifiquement des affaires juives, le rabbin Israël Singer, intéressé essentiellement par la haute politique. C’était un homme jeune, sinueux, s’avançant comme par glissades, les yeux toujours masqués, même la nuit, par des verres fumés, qui ajoutaient à son incognito, accroissant ainsi sa déjà considérable puissance. Les amis de Nahum Goldman au Congrès juif mondial avaient supplié Singer de voir la première heure de Shoah. Je me trouvais alors dans une phase critique de la réalisation du film : Parafrance, le distributeur, venait de faire faillite, j’avais besoin d’argent pour tous les travaux terminaux, qui requéraient des sommes très importantes, le gouvernement français m’avait aidé autant qu’il avait pu et je n’osais plus rien demander aux amis très chers dont j’ai dit les noms, qui avaient déjà fait preuve de leur générosité. Un organisme aussi puissant et riche que le Congrès juif mondial devait concourir décisivement à ce qu’un film consacré à la destruction des Juifs européens vît le jour. »

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Claude, abusé par les organisateurs du Festival de Kahn, tient fièrement son énorme trophée invisible

 

Du témoignage historique sur l’extermination des juifs, Shoah glissera vers une exhibition des plaies du peuple juif – et de Claude Lanzmann – devant un monde taxé, au mieux, d’indifférence, au pire d’antisémitisme. Nous en venons au point crucial du livre : la révélation inconsciente par son auteur, emporté par un élan lyrique chargé d’autoglorification, d’un véritable réseau mondial, composé de personnalités juives de premier plan, solidaires et hyperactives dans le renforcement de l’influence sioniste. Celui qui soutient le contraire n’a pas lu le livre. Il est d’ailleurs amusant de constater que beaucoup des critiques littéraires du Lièvre se réfèrent aux mêmes extraits. Nous, privés de dossier de presse, avons au moins acheté, lu et annoté ce pavé de A à Z. D’où quelques pépites passées inaperçues, comme cette star de cinéma française « louée » par une milliardaire gouine américaine. Ou ce « coup de pouce » providentiel : lors du tournage de Shoah en Allemagne chez Franz Suchomel, le petit sergent de Treblinka, Claude entrouvre une porte. Vite refermée.

« Le plus urgent était de me doter d’une autre identité. On me pardonnera de ne pas ici tout dévoiler, car j’ai promis le secret, mais j’obtins un vrai faux passeport, que je m’engageai à restituer une fois mon film terminé. Je m’appelais Claude-Marie Sorel, né à Caen – toutes les archives de l’état civil de cette capitale normande ayant été détruites par les bombardements. »

Merci les services ! En les citant abondamment, Claude, relativement ingrat envers la France, a l’honnêteté de remercier ses facilitateurs et généreux donateurs. Ici, tous les honneurs sont rendus à BHL, un soutien plus hôtelier que philosophique…

« L’amitié que me témoigna Bernard-Henri Lévy, m’offrant, pour que je puisse écrire tranquille, ses chaumières et palais, doit être ici dite et redite. Mais on ne se sort pas en trois lignes d’un pareil bonhomme, doué de tant de talents, il mérite bien plus, j’en parlerai un jour. On oublie toujours de dire son courage, sa folie, sa sagesse, son intelligence extrême, c’est ce qui chez lui me plaît et m’importe le plus. »

Le name-dropping du Lièvre est étourdissant. Ce fleuve de pages charrie les noms des puissants et des princes de ce monde, certains méconnus. Au bout de quelques centaines de pages, néanmoins, on a peur de basculer dans une parodie d’autobiographie prétentieuse qui rappelle celle, formidable et jubilatoire (un peu de cirage Drucker ne nuit pas), de Roland Topor, Mémoires d’un vieux con. Sauf que Topor avait de l’humour, lui. Et qu’il n’allait pas prostituer son talent pour tourner des films de propagande du genre Pourquoi Israël, ou Tsahal. Toutes proportions gardées, Claude Lanzmann est le Leni Riefenstahl [1] du sionisme. La beauté des images en moins.

 

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Leni Riefenstahl, à ne pas confondre avec Simone de Beauvoir

« La guerre de Kippour terminée, et avant de me remettre à mon travail, j’avais tenté moi-même de faire sortir Pourquoi Israël aux États-Unis. Arthur Krim, le président de United Artists, organisa une projection dans la salle privée de sa somptueuse propriété, au bord du Long Island Sound… Une deuxième projection se tint dans une autre demeure princière de Long Island, chez un tycoon new-yorkais, Larry Tisch, propriétaire du célèbre gratte-ciel 666, le Tischman Building, sur la Cinquième Avenue. Larry état un rouquin de haute taille, à la peau très blanche, on le voyait, lui et sa femme, sur de multiples photos encadrées, serrer la main de présidents, ministres, américains ou israéliens, attestant qu’ils étaient de sérieux donateurs et des sionistes fervents. »

Ses entrevues avec les boss des Studios ne donneront rien, c’est-à-dire pas un kopeck pour Shoah, comme quoi ces gros égoïstes, pourtant juifs, aimaient plus le pognon que le sionisme !

« J’appris par Dan [Talbot] que Singer, l’auguste représentant du Congrès juif mondial, négociait à mort avec le lobby polonais avant même la sortie du film… Il pratiqua à grande échelle, avec une habileté diplomatique professionnelle, une véritable politique de réconciliation envers les pays de l’Est, et Shoah, paradoxalement qu’il n’aida jamais, c’était au-dessous de sa condition, en est un peu responsable. Le triomphe d’Israël Singer était encore à venir : il devint à lui seul comme une puissance mondiale, et réussit à faire plier les banques suisses, d’autres aussi, les contraignant à payer aux organisations juives des réparations considérables et méritées, durement marchandées. »

Tu parles d’une promo pour le sionisme !

 

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Ronald Lauder, président milliardaire du Congrès juif mondial, décoré en 2013 par François Hollande qui voit en lui un « homme de paix, de culture et d’engagement »

 

Flanqué d’un film obligatoire (Claude préfère dire nécessaire) qui a visiblement emmerdé tout le monde – survivants qui ont été forcés de parler, témoins qui ont été manipulés, bourreaux qui ont été filmés à leur insu, producteurs qui se sont fait tirer la manche, dirigeants qui ne voulaient pas montrer un tel tableau de et à leurs peuples, sociétés de production qui fuyaient comme la peste le projet gouffre d’un harceleur – Lanzmann est devenu l’inattendu révélateur d’un lobby sioniste international, dont personne n’avait jusque-là le droit de parler, à moins de se faire taxer de complotiste antisémite paranoïaque. La question se pose alors de savoir si Claude est un agent sioniste de haut vol, ou si ses œuvres collent si bien aux objectifs du sionisme qu’il est objectivement devenu une sorte d’agent, malgré lui. Quand on liste les prestigieux contacts qui jalonnent son autobiographie – à moins qu’il ne soit complètement mythomane, ce que nous ne croyons pas, puisque Shoah a bien existé, enfin, le film (humour !) –, on penche pour la seconde option. Pas étonnant que le gouvernement israélien, radin comme pas deux, encore plus à ses débuts, ait confié à un cinéaste amateur un projet publicitaire dans la veine de Pourquoi Israël, sorti en 1973. Claude, poussif avec la caméra, se montre très ardent lorsqu’il s’agit de défendre les juifs et le sionisme. La déontologie historique, elle, repassera. Il en arrive même à déraper dans un grotesque racisme en creux.

« À dix heures du matin, quand je me présentai à l’hôtel, mon bonhomme m’attendait déjà. Il n’était pas très grand, la quarantaine, moustachu, bien charpenté et bien en chair, les yeux noirs extraordinairement malins et brillants d’intelligence. Je compris d’emblée à qui j’avais affaire, ma longue carrière de chasseur au faciès m’assurait que je ne pouvais pas me tromper : Lew était juif. Tandis que je l’emmenais au restaurant, je lui fis subir un rapide et habile interrogatoire, il m’apprit qu’il était né en Union soviétique, d’une mère juive et d’un père russe bon teint. Tout cela, si je puis dire, confirma la sympathie immédiate que son visage m’avait inspirée. »

Imaginez un écrivain français décrivant « un vrai visage de Blanc, rayonnant d’intelligence et de pureté », sous-entendu « les Noirs sont des gros cons ». Ni une ni deux, à la trappe médiatique. Le sionisme excuse tout, même un racisme primaire qu’on n’entend plus guère, sauf dans des vannes au troisième degré de fin de banquet ! Pour rester encore un peu dans l’humour involontaire, voici ce qu’écrit Claude à propos de cet envoyé spécial du chef du gouvernement polonais…

 

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Pas rancunier, le général Jaruzelski : sa famille, arrêtée par le NKVD, a été déportée dans l’Altaï (sud-ouest de la Sibérie) par les Soviétiques

« Le porte-parole du gouvernement de Jaruzelski ne pouvait être démenti… J’appris enfin ce qu’on me proposait : Shoah serait projeté intégralement dans deux salles de la périphérie varsovienne. En échange de quoi, j’autoriserais la diffusion du film de Lew Rywin à la télévision polonaise, pour une date à discuter. Mais de toute façon, Le Monde, dans son édition du même jour, avait déjà annoncé la conclusion de l’accord : le lobby polonais était si puissant et actif qu’on ne tenait aucun compte des objections et réserves de la partie adverse. Tout ceci posait des problèmes considérables : comment contrôler que la projection du film serait intégrale, que la traduction et le sous-titrage seraient fidèles ? »

Que ceux qui n’ont jamais eu affaire à la puissance du lobby polonais lui jettent la première pierre des ruines du ghetto de Varsovie ! Propagandiste sioniste malgré lui, pendant toute sa vie, à travers et en dehors de Shoah, Claude aura fait la chasse aux nazis et aux vichystes. Le journaliste réalisateur se transforme en juge itinérant du tribunal de Nuremberg, alors qu’il travaille pour l’émission de divertissement féminin Dim Dam Dom en 1968.

« Je réalisai un long et assez féroce entretien avec un grand couturier, Pierre Cardin, sur le thème de “la griffe”. Comment avait-il fait fortune ? Il se trouvait de plus en plus mal à l’aise sous mes questions têtues, je le contraignis à parler de ses origines, de son enfance, de ses activités sous Vichy. La fin de notre tête-à-tête, qui se déroula dans son hôtel particulier du quai Voltaire, fut pour lui un visible soulagement. »

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Un petit tour de F-16 pour faire chier les Français !

 

Excellente transition pour préciser son rapport à la France et aux Français, peuple qu’il ne semble pas tenir en haute estime. Une phrase terrible, à propos de l’administration française dans le Berlin de l’après-guerre :

« Le poison antisémite convulsait les traits de ces bons Français ! »

Les exemples foisonnent. À 67 ans (nous sommes donc en 1992 ou 1993, mais les dates sont floues), emmené par un pilote israélien sur un F-16 – Lanzmann est un fou d’avions, comme Mélenchon –, il joue un bon tour à ces coquins de Français…

« Fier de moi, de mon impassibilité, de mes calmes entrailles, il me récompensa en m’emmenant au-dessus du Liban, jusqu’à Beyrouth, en quelques minutes, ce qu’il n’aurait évidemment pas dû faire. Au retour, longeant la côte, nous survolâmes, dans un bruit d’enfer je l’espère, le quartier général de la Finul et je crois que nous battîmes des ailes. Même si les Français trouvent ces survols “intolérables”, ils ne cesseront pas tant que la menace durera. »

En ce qui concerne son patriotisme (français), on ne pourra pas reprocher à Claude la moindre hypocrisie.

« En 1948, dès la proclamation de l’Indépendance, les Arabes attaquèrent de nouveau, sûrs de la victoire, les Juifs de Safed prirent les armes et, avec l’aide de renforts de la Haganah, gardèrent la cité à Israël. Avec une attention fascinée, j’observais longuement ces deux frères propriétaires qui avaient à l’évidence défendu leur bien sans état d’âme et s’étaient tellement enracinés à cette terre que la parle semblait leur être devenue inutile… Ces taciturnes étaient véritablement des Israéliens “de souche”, ils avaient leur pays, sa longue ou récente histoire, dans les os et le sang. Comparé à eux, j’étais un elfe, je ne pesais rien : ni Jeanne d’Arc, ni le vase de Soissons, ni Bertrand du Guesclin ne coulaient dans mes veines, et les symboles des gloires françaises qui exaltaient tant de Gaulle enfant, “nuit descendant sur Notre-Dame, majesté du soir à Versailles, Arc de triomphe dans le soleil, drapeaux conquis frissonnant à la voûte des Invalides”, ne me lestaient pas, ne m’assujettissaient pas. J’étais dedans et dehors en France, dedans et dehors en Israël, qui me fut d’emblée étranger et fraternel. »

Gaston Lagaffe du sionisme ?

 

Ce qui frappe, au final, c’est cette incroyable propension à alourdir les clichés les plus éculés sur ses coreligionnaires ou compatriotes juifs… tout en clouant au pilori toutes les espèces d’antisionistes possibles, et Dieu sait si Claude en connaît. Par vanité, sentiment de supériorité, ou cloisonnement cérébral ? Qui sait. Voyageons dans le temps, et revenons à Berlin, au début de 1948 : Claude obtient une bourse (ne nous demandez pas comment) en tant que lecteur de philosophie à l’université libre de Berlin…

 

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Promenade dans le Berlin bucolique de 1947

« Dans certaines rues enneigées de Berlin-Ouest, on pouvait voir des rassemblements d’hommes en casquette, bottés, à l’habillement hétéroclite, qui parlaient en toutes langues et souvent en yiddish. C’étaient des gens sortis des camps de déportés en 1945, ceux qu’on appelait des DP, displaced persons, personnes déplacées. Il y avait beaucoup de juifs parmi eux. Ils étaient là depuis trois ans, en attente d’Amérique, d’Australie ou d’Israël. La vérité est qu’ils se trouvaient bien à Berlin car ils y étaient intouchables. Après ce qu’ils avaient vécu, ils étaient au-dessus de la loi, elle ne pouvait les atteindre et d’ailleurs on ne savait plus très bien ce qu’était la loi. Ils trafiquaient de tout, de cartouches de cigarettes américaines, de matières premières, d’actions d’usines, même japonaises, à leur cours le plus bas, dont ils savaient qu’elles reprendraient de la valeur. Quelques uns devinrent extrêmement riches. Yossele Rosensaft, baptisé “the king of Belsen” parce qu’il avait survécu à tous les sévices qui lui furent infligés dans les camps nazis avant sa libération par les Alliés à Bergen-Belsen, petit homme d’acier d’une haute intelligence, édifia ainsi une fortune. Je le rencontrai, tandis que je préparais Shoah, dans son appartement new-yorkais de la 71e Rue, au coin de Madison, où il me montra sa collection rarissime d’impressionnistes français…

Il se suicida plus tard dans une suite à l’hôtel Savoy à Londres. On ne trouvait pas les DP à Berlin seulement, mais aussi dans d’autres grandes villes allemandes, comme Francfort, Hambourg ou Munich. Certains refirent étrangement leur vie en Allemagne, où ils formèrent le noyau de la future communauté juive organisée. Le premier à oser briser le tabou qui interdisait que dans l’Allemagne post-hitlérienne on s’en prenne aux Juifs fut Fassbinder, dans sa pièce intitulée Les Ordures, la ville et la mort. Il y attaquait honteusement les promoteurs immobiliers juifs de Francfort, dont plusieurs étaient d’anciens DP. Alors qu’ils avaient acheté à prix d’or à leurs propriétaires des terrains sans valeur pour y construire le Francfort [2] de l’avenir, Fassbinder faisait du personnage principal de sa pièce un homme sans foi ni nom présenté comme “der reiche Jude”, le Juif riche taxé de rapacité consubstantielle à sa nature. Elle fut adaptée au cinéma en 1977 par un réalisateur suisse, Daniel Schmid, sous le titre L’Ombre des anges. »

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Rosensaft, dont la devise est « ne jamais oublier, ne jamais pardonner », inaugure en 1947 le second congrès des juifs libérés à Bergen-Belsen

 

Pour clore cette longue étude, nous serons directs. Sa fierté d’être juif fait dire à Claude des choses qu’on pourrait presque mettre dans la bouche d’un antisémite : il évoque en effet des êtres supérieurs, indestructibles, trafiquants nés, se sentant au-dessus des lois, redevenant rapidement riches même en repartant de zéro, et surtout re-nidifiant en Allemagne, pourtant tombeau des juifs.

L’inconscient d’un sioniste rejoindrait-il celui d’un antisémite ?

 

Notes

[1] Admiratrice d’Hitler, Leni Riefenstahl a utilisé dans les années 30 ses talents de cinéaste pour mettre en valeur l’esthétique de la nouvelle Allemagne. Après Le Triomphe de la volonté en 1932, elle réalise en 1936, à l’occasion des jeux Olympiques de Berlin, le documentaire Les Dieux du stade, salué dans le monde entier pour ses innovations techniques.

[2] Pour info, Francfort-sur-le-Main, surnommée « Mainhattan », est la ville allemande la plus bancaire et cosmopolite à la fois : la BCE y a élu domicile.

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