Soumission : Houellebecq, l’islam et les juifs par P.-É. Blanrue

welbek-54Brillante analyse du cas Welbek en ce jour de deuil qui explique bien quels sont les enjeux politico-médiatiques en cours.

Après Valls versus Dieudonné, Marine proche de la LDJ, Collard contre, tout contre Israël, puis Zemmour le sioniste identitaire censuré à l’avant-garde de la dissidence, (re)voici Houellebecq et l’islam ! Attention, il n’y a pas là-dedans de complot ni de conjuration ni de plan ni de concertation et moins encore d’opération. Ce sont des événements anodins qui apparaissent au fil du temps les uns après les autres, par pur hasard chronologique. Et Michel Thomas, dit Houellebecq, n’est pas la fabrication de l’israéliste Raphaël Sorin, tout le monde sait ça. J’ai bien écrit israéliste avec un s.
Grâce à une amie qui travaille aux éditions Flammarion où j’ai donné jadis, je viens donc d’achever la lecture du dernier Houellebecq qui sort officiellement le 7 janvier 2015. On dit le dernier Houellebecq comme on dit le dernier métro. Il ne s’agit jamais du meilleur, mais il ne faut pas le rater. Du moins il plaît aux médias de nous en persuader. Soumission tel en est le titre. Puisque ça cause d’islam (islam égale soumission à Dieu), on sent d’emblée que l’auteur ne s’est pas cassé la nénette. Puis on marche dedans et on constate que notre instinct ne s’est guère trompé. Le style est fidèle à ce que le prix Goncourt 2010 a pour habitude de servir à ses adeptes : le livre est rédigé monocordement, sur le ton faussement neutre, volontiers terne – pas mal écrit mais pas écrit – d’un chroniqueur désabusé et détaché qui affiche malgré tout une prétention littéraire. « C’est fait pour ! ». Il paraît. Et alors ? Ça ne l’empêche pas d’être plat comme une limande. Peu d’analyse psychologique cohérente, absence totale de réalisme politique, entrée et sortie de scène de personnages falots dont on se moque à peu près complètement du destin, une curieuse impression de déjà lu, pas le moindre paragraphe bouleversant ni émouvant : on a fait le tour des 300 pages en un après-midi, passé dans le métro par exemple, sans se presser ni éprouver le désir de revenir en arrière pour renifler d’un peu plus près l’un ou l’autre passage, car tout sent l’en-cas de midi réchauffé au micro-ondes. On se dit tout de suite que le livre est tellement inepte et creux qu’il va forcément être encensé par la critique unanime. Le joli Jérôme Béglé a déjà envoyé son gentil bouquet de roses rouges dans Le Point. Dans le JDD, le chantre du terroir et des clochers, AlainFinkielkraut, a trouvé que le postulat du livre était « subversif ». On vous le cachera à peine mais on l’aimera surtout pour la thèse principale qu’il développe. Je vous la résume : si les juifs, l’UMP et l’UDI ne parviennent pas à s’entendre avec le Front national, c’est un parti musulman vaguement allié aux socialistes, la Fraternité musulmane d’un certain Mohamed Ben Abbes, qui s’emparera du pouvoir lors de la présidentielle de 2022, grâce au report des voix d’un front républicain anti-mariniste. La seule note humoristique de l’ensemble c’est que François Bayrou est nommé Premier ministre du nouveau régime. Finkie avoue qu’il a beaucoup ri. Certes, ce n’est pas du Dieudonné. 
Ben Abbes instaure la charia, divine surprise : retour des femmes à la maison, suivi par conséquent d’une baisse spectaculaire du chômage. Machiavélique Abbes. Il met en place une Union méditerranéenne entre l’Europe et l’Afrique du Nord. Sa politique entraîne ses laudateurs à le qualifier de nouvel empereur Auguste ; Houellebecq a de la culture classique. Abbes n’est pas un extrémiste, non, il y a plus salafiste que lui, mais il l’est un peu quand même sur les bords. Il l’est sans que personne ne le dise puisque plus personne ne comprend rien, pas même le narrateur qui navigue à vue. Sa France n’est pas rose, c’est le règne d’une terreur qui n’avoue pas son nom. Le nouveau président n’est point non plus antisémite (il a fait copain avec le grand rabbin de France pour se faire élire, car c’est un malin qui a lu mes livres), mais un peu quand même, à nouveau, puisqu’il espère secrètement que les juifs vont accomplir leur alya en grand nombre. Si je fais cette remarque sur mes amis juifs ce n’est pas que j’en sois obsédé, mais parce que la petite amie du narrateur, Myriam, est (par miracle ?) membre permanent du peuple élu et choisit de faire fissa ses valises avec sa famille pour sauter dans le premier avion pour Israël. Un départ en catastrophe (shoah) qui nous vaut de petites pages larmichonantes (on ne larmoie pas dans Houellebecq, on larmichone) sur l’ancienne amante perdue, de retour dans un pays en guerre à perpette, etc. Vous me suivez ? Vous me suivez.
Quoi d’autre ? Des scènes de cul qui ne valent pas celles du plus bâclé des romans étatsuniens bas de gamme, une discussion hâtive sur l’existence de Dieu qui est un condensé de ce que produisent les frères Bogdanoff quand ils sont en mal de copie et de Dieu pour les Nuls. Le seul personnage original de ce bric-à-brac, un certain Rediger, est un guénonien-nietzschéen dont vous comprendrez vite la mission. Si la figure qui domine le livre est l’auteur d’À rebours, le super catho Joris-Karl Huysmans (1848-1907), que l’auteur préfère à Léon Bloy jugé trop élucubrant, René Guénon apparaît à de nombreuses reprises dans la seconde partie, accompagné de remarques qui ne sont pas malveillantes mais en général banales ou simplement idiotes. Si vous achetez ce livre pour connaître la pensée de Houellebecq sur l’auteur de la Crise du monde moderne, ne l’achetez pas.
Pourquoi Soumission ? Nous y voilà. Parce que l’islam, figurez-vous, serait une soumission à Dieu à la manière dont l’héroïne d’Histoire d’O de Pauline Réage aime se soumettre sexuellement aux hommes. C’est un genre de sado-masochisme à babouches. Finaud, n’est-ce pas ? C’est la Houellebecq touch’ destinée à créer son petit scandale de rentrée dans un paysage littéraire français dévasté par la médiocrité, la veulerie, la compromission, la saloperie. Islamophobe ? Même pas. Houellebecq n’en est plus là. Ce n’est plus nécessaire, le travail a été accompli. Par lui-même (dans Plateforme, le narrateur a éprouvé, on s’en souvient, « un tressaillement d’enthousiasme à la pensée qu’il y avait un musulman de moins » à chaque fois qu’il apprenait « qu’un terroriste palestinien, ou un enfant palestinien, ou une femme enceinte palestinienne, avait été abattu par balles dans la bande de Gaza »), et  par beaucoup d’autres depuis. Il se contente de pianoter sur la gamme des fantasmes : un parti musulman au pouvoir en France en 2022, rendez-vous compte. Inutile d’en rajouter des louches. Terrible, non ? Au moins. À lui seul ce thème va suffire à faire s’envoler les ventes et à décrocher des larmes d’épouvante dans le Sentier.
La soumission est aussi celle du narrateur (il s’appelle François ; François, comme la France, c’est subtil, c’est tout Houellebecq) qui affecte à la fin de se convertir à la religion des soumis. Une soumission qui cache en fait – et ça c’est moi qui vous le dis, pas le livre – celle de l’auteur à la puissance sioniste écrasante, qui, dans la réalité vraie,  celle que connaît en outre le monde de l’édition, n’est pas prête de céder un poil de terrain à un quelconque parti islamique français, que les musulmans sont loin d’être en mesure de fonder. À ce stade, on n’est plus dans le cadre de la science-fiction mais dans le rayon de la propagande politique élémentaire. Tout ceci est dans la logique professionnelle de celui qui a déclaré naguère qu’en tant que « pro-israélien » il souhaitait une « longue vie du fond de son coeur » à l’État juif. Qu’ajouter ?
Quel talent, vraiment

Paul-Éric Blanrue

PS/
HOUELLEBECQ POUR LES NULS.
Pourquoi, me demande-t-on en privé, pourquoi Michel Houellebecq est-il ces jours-ci vivement critiqué par une partie de la presse de gauche alors que celle-ci l’a jadis porté aux nues ?
L’explication principale est simple. Naguère, quand la mode était à la lutte unilatérale contre Al Qaida, Houellebecq se laissait présenter comme un adversaire de l’islam doublé d’un sioniste à peu près neutre, c’est-à-dire comme un partisan d’Israël non pas tiède mais sans exclusive idéologique, aisément récupérable par tous les camps de droite et de gauche : tous se vautraient alors dans la bauge de l’américano-sionisme le plus abjectement primaire. La gauche s’étant vendue depuis belle heurette, comme une prostituée de garnison, au camp américain, Houellebecq faisait naturellement partie de la famille. On soutenait sans réserve cet enfant terrible de la littérature, on le cajolait. On allait jusqu’à le présenter comme une victime de la liberté d’expression, on le peignait sous les traits d’un joyeux Voltaire que de vilains imams voulaient saigner comme l’agneau du jour de l’Aïd. À ce moment-là, Houellebecq pouvait servir les idées basses et les intérêts torves de la gauche sionardisée. Il en fut ainsi.
Aujourd’hui, le temps s’est rétréci. La situation a changé en France et dans un monde devenu un vortex poundien. Daesh semble être en passe de réaliser ce qu’Al Qaïda a considérablement raté. La peur gagne en intensité, le désespoir se généralise. La gauche est en perte de vitesse et voilà-t-y pas que Marine Le Pen se rapproche des sionistes ! Sous son air patelin, Houellebecq fait comprendre à ses lecteurs les plus attentifs que si les juifs ne soutiennent pas la candidate du FN, ils auront à la place, comme président de la République en 2022, un Frère musulman. C’est de toute évidence à ce compromis historique qu’il appelle, celui que j’ai moi-même décrit dans mon livre sorti quatre mois avant le sien, Jean-Marie, Marine et les juifs. Houellebecq est ainsi parvenu dans l’aire de Zemmour, se faisant le promoteur d’un sionisme de droite, celui dans lequel se complaît de son côté la nouvelle direction du FN. Cette fois, Houellebecq sert les intérêts de la droite sioniste ultra. La gauche l’a dans le baba.
Ce n’est bien entendu pas son sionisme qui dérange ses critiques dites « de gauche », mais la coloration droitiste qu’il lui donne – un droitisme sioniste auquel il adhère de façon purement opportuniste, j’ajouterais, puisque le vent d’un néo-jabotinskisme souffle en ce moment sur l’Europe.
Ainsi, ne croyez pas que ses zoïles iront jusqu’à abattre leur auteur comme un vulgaire Dieudonné. Il reste un membre éminent de la famille sioniste, celle qui ouvre à ses membres le grand salon des médias en leur assurant un traitement de faveur unique au monde.
Ceux qui ont lu Jean-Marie, Marine et les juifs, ont peut-être remarqué que, dans mon introduction rédigée cet été, à Venise, j’ai nommé, en toutes lettres, Zemmour et Houellebecq, en évoquant le traitement spécial qu’on accorde à ces auteurs lorsqu’ils sont pris dans la tourmente. J’ai également expliqué pourquoi Faurisson et ses amis n’y ont jamais droit.

Paul-Éric Blanrue

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